Science

Pourquoi nous avons tendance à nous réjouir du malheur des autres

Savez-vous ce qu’est la « schadenfreude » ? Ce mot signifie littéralement en allemand la « joie du dommage » : c’est le plaisir malsain que l’on ressent en contemplant le malheur des autres, ce sentiment peu avouable dont nous avons tous déjà fait l’expérience, sans toujours l’admettre… Par exemple, quand la carrière d’une célébrité vole en éclats, quand un escroc se retrouve derrière les barreaux ou quand un riche-et-célèbre se retrouve au cœur d’un scandale. Cette émotion est si profondément ancrée en nous que des études l’ont mise en évidence chez des enfants dès l’âge de 2 ans.

Les psychologues s’interrogent depuis longtemps sur la meilleure façon de comprendre, expliquer et étudier cette émotion qui se manifeste dans des situations tellement variées qu’il semble presque impossible d’identifier un cadre unificateur. C’est pourtant ce qu’ont essayé de faire Shensheng Wang, Scott Lilienfeld et Philippe Rochat de l’université Emory dans l’État de Géorgie aux États-Unis.

Une forme de déshumanisation

Ils ont tout de suite été confrontés à une difficulté majeure : il n’existe pas de définition convenue de la schadenfreude. Les trois chercheurs détaillent dans cet article du World Economic Forum les positions existantes. Certains se concentrent sur l’envie et la rancune qui se mêlent à cette joie mauvaise, alors que pour d’autres, notre satisfaction découle d’un besoin de justice et d’équité satisfait : si une personne transgresse les règles, le plaisir qu’on ressent devant ses malheurs sera accompagné d’une bonne dose de « c’est bien fait » ! Enfin, pour un dernier groupe, la schadenfreude découle des dynamiques intergroupes, ce qui fait que les membres d’un même groupe éprouvent du plaisir devant les souffrances de personnes extérieures au groupe.

Ces différentes définitions illustrent bien les multiples aspects et la complexité de la schadenfreude. Les trois chercheurs se sont posé la question suivante : quelle est la caractéristique commune à ces multiples facettes de schadenfreude ? Ils ont conclu qu’elle était une forme de déshumanisation, l’action de se représenter une autre personne comme moins qu’humaine.

L’empathie

Comme l’explique Shensheng Wang dans l’article, « quand les gens entendent le terme de ‘déshumanisation’, ils imaginent probablement le pire : un déni absolu de l’humanité de l’autre, un phénomène qui se manifeste dans les chambres de tortures, les champs de bataille et la propagande raciste. Mais c’est une idée fausse. Les psychologues ont démontré que les gens perçoivent souvent leur propre groupe de manière plus humaine, et – de façon subtile – ils peuvent refuser d’accorder la pleine humanité à ceux en dehors de leur groupe ».

Pour leur analyse, les chercheurs se sont basés sur l’hypothèse que plus nous ressentons de l’empathie pour quelqu’un, moins nous avons de chances d’éprouver du schadenfreude quand cette personne souffre. Inversement, pour ressentir du schadenfreude envers une personne, il va falloir la déshumaniser légèrement, sinon, impossible de se réjouir de son malheur.

Schadenfreude vs. empathie… C’est également cette opposition qu’exprime la psycho-sociologue Tiffany Watt Smith citée dans cet article de France Culture : « Notre capacité à nous accorder aux souffrances d’autrui est hautement prisée, aujourd’hui. Et à juste titre. Se mettre à la place d’autrui impacte notre capacité à diriger, à éduquer nos enfants, à être un ami ou un partenaire décent. Et plus l’empathie devient importante, plus la schadenfreude semble détestable ».

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