Economie

Non, l’économie des petits boulots n’a pas révolutionné le marché du travail

On a cru que ces nouvelles formes d'emploi allaient s'imposer et que le statut de freelance serait la nouvelle norme. Mais ce n'est pas le cas.

Ubérisation, jobbing, économie à la demande, économie participative…  À la croisée de ces concepts, entraîné par l’innovation numérique, le phénomène émergent de la « gig economy » (« économie des petits boulots ») semble devoir révolutionner l’emploi du futur. Alors, demain, tous freelance ?

Dans le modèle de la « gig economy » (ou « économie à la tâche », ou encore « économie des petits boulots »), des travailleurs indépendants sont payés pour des services ponctuels ou occasionnels, et non pas au mois avec un employeur unique. Pour ses défenseurs, c’est une économie qui permet davantage de liberté et de flexibilité, où chacun est libre de travailler où il veut et quand il veut. Pour ses détracteurs, elle signifie la précarisation du travail.

Une révolution du marché du travail

Durant les années qui ont suivi la crise, l’opinion prédominante était que cette façon de travailler allait bouleverser nos vies. Pourtant, cette économie des petits boulots était et est toujours un phénomène plus marginal qu’on ne le pensait : finalement, Uber et les autres n’ont pas changé fondamentalement la nature du travail.

Cette impression était pourtant soutenue par les travaux de deux économistes éminents, Lawrence Katz de Harvard et Alan Krueger de Princeton. Ceux-ci avaient publié en 2016 une étude démontrant que le nombre de travailleurs alternatifs avait augmenté de 5% entre 2005 et 2015, passant de 10,7% à 15,8%. Leurs travaux, souvent cités, semblaient indiquer que l’économie traditionnelle était en profonde mutation.

Les statistiques d’aujourd’hui montrent que l’économie des petits boulots demeure marginale

Cette année, les deux économistes ont nettement revus à la baisse leurs estimations sur l’importance de cette main d’œuvre indépendante, qui comprend les travailleurs temporaires, à la demande, en CDD ou en freelance. Leur nouvelle étude révisée, publiée en début du mois, montre à quel point il est difficile d’évaluer l’impact véritable de la « gig economy ».

Déjà, un rapport du Bureau of Labor Statistics du gouvernement américain publié en 2017 avait démontré que le taux de travailleurs occupant des emplois alternatifs avait en fait légèrement diminué entre 2005 et 2017, comme le détaille cet article que nous avions publié alors. En réalité, rien ou presque n’avait changé dans le monde du travail.

Une solution de dépannage, plutôt qu’un véritable emploi

Mais alors, comment ces économistes sont-ils arrivés à de tels chiffres dans leur étude de 2015 ?

Tout d’abord, il s’est avéré que pour la majorité des personnes, les boulots ponctuels sont une solution de dépannage ou une façon de compléter leurs revenus, mais ne se substituent pas à un emploi à plein temps. Après la récession, beaucoup ont eu recours à des petits boulots pour arrondir leurs fins de mois, mais quand l’économie est revenue à la normale, les gens sont revenus à des modèles d’emploi plus traditionnels : l’augmentation des jobs ponctuels n’était pas annonciatrice d’un changement profond à venir.

Un phénomène difficile à évaluer

Un autre problème est qu’il est difficile de définir ce qui relève de la « gig economy » et donc d’évaluer le nombre de personnes qui travaillent suivant ce modèle. C’est pourtant ce qu’avaient essayé de faire Krueger et Katz en 2015, car le gouvernement américain n’avait pas enquêté sur la question depuis 10 ans par manque de fonds. Les économistes ont donc essayé de reproduire l’enquête du gouvernement (dont la dernière avait été menée en 2005) pour recueillir des données sur l’emploi. Toutefois, leur enquête n’était pas exactement identique, c’est pourquoi on ne peut comparer les résultats entre les statistiques du gouvernement de 2005 et celles de Kruger et Katz de 2015.

Enfin, une dernière raison possible pour cette surestimation de l’ampleur du phénomène la « gig economy » est qu’elle est plus répandue dans les grandes villes côtières des Etats-Unis, là où vivent la majorité des investisseurs et journalistes. On pensait que les méthodes alternatives de travail représentaient le futur… Mais ce basculement est-il réellement en train d’arriver ? Il semblerait que non.

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