Politique

L’Arabie saoudite douche le Pakistan de 20 milliards d’euros et marque ainsi une évolution géopolitique majeure

Le prince héritier d’Arabie Saoudite Mohamed  Ben Salmane (surnommé « MBS ») a initié une tournée cette semaine, qui a débuté au Pakistan, et devrait le mener en Inde, puis en Chine. Dimanche, il a annoncé que l’Arabie saoudite avait signé des accords d’investissements pour 20 milliards de dollars au Pakistan. Mais le prince marche sur des oeufs : le Pakistan et l’Inde sont des ennemis de longue date. Les tensions ont été ravivées ce mois-ci au Cachemire. 

Le prince saoudien est accompagné d’une délégation qui comprend pas moins d’un millier d’investisseurs, membres du gouvernement, et autres gardes du corps. Apparemment, les investissements seront effectués principalement dans le secteur de l’énergie. Il est notamment prévu d’ouvrir une raffinerie dans la ville de Gwadar, une ville portuaire de la province du Baloutchistan située sur la mer d’Arabie, à 70 kilomètres de la frontière iranienne.

Une douche de capitaux dont le Pakistan a désespérément besoin

Ces investissements s’ajoutent aux 6 milliards de dollars d’aide que le Premier ministre pakistanais Imran Khan avait obtenus, lorsqu’il s’était rendu en Arabie saoudite en octobre. Le moment ne pouvait être plus opportun pour Khan. En effet, à cette époque, MBS était embourbé dans une crise diplomatique internationale suite à l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.  Depuis cet épisode qui a suscité l’opprobre international, l’Arabie saoudite demeure très isolée.

Cette douche de capitaux est plus que bienvenue pour le Pakistan. Khan a hérité d’un pays en quasi-faillite, avec un déficit commercial galopant qui a creusé un déficit de compte courant record de 18 milliards de dollars. Le pays compte 210 millions d’habitants, ce qui en fait le sixième pays le plus peuplé du monde, mais un tiers d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. De plus, l’évasion fiscale est un sport national, ce qui signifie que ceux qui payent leurs impôts ne représentent qu’un peu plus de 1 % de la population.

Dans un tel contexte, MBS a été accueilli en grande pompe. Outre le déploiement du tapis rouge, Khan a envoyé des avions de chasse pour escorter son aéronef dès qu’il est entré dans l’espace aérien pakistanais. Le Premier ministre pakistanais a lui-même conduit la limousine (notre photo de couverture) qui a amené son hôte dans la capitale Islamabad. « Nous sommes un pays frère, un pays ami du Pakistan. Nous avons marché ensemble dans les moments difficiles comme dans les bons, et nous continuerons. (…) Le Pakistan va devenir un pays incontournable dans un futur proche, et l’Arabie Saoudite veut être à ses côtés », a déclaré MBS.

Une aide qui n’est pas que financière, mais aussi religieuse

Ces investissements et cette visite ne sont pas anodins. L’Arabie saoudite souhaite consolider ses liens avec le Pakistan, un pays qui partage une frontière avec l’Iran, l’ennemi juré de Riyad. Les programmes d’aide visent à acheter la loyauté du gouvernement pakistanais aux prises avec des difficultés économiques. Cela fait des décennies que les deux pays entretiennent des liens d’amitié, avec les encouragements des Etats-Unis.

L’aide saoudienne au Pakistan n’est d’ailleurs pas que financière, elle est également religieuse, rappelle Al Jazeera.  Riyad finance des mosquées et des séminaires, et a également été accusé de soutenir certains groupes sunnites radicaux. L’Iran accuse d’ailleurs le groupe djihadiste Jaish al-Adl (Armée de la justice), qui a revendiqué la responsabilité d’un attentat suicide qui a tué 27 membres du corps des gardes révolutionnaires iraniens dans le sud-est de l’Iran mercredi dernier, d’être l’un d’entre eux.

MBS rompt son isolement diplomatique et se tourne vers l’Asie

Mais selon les politologues, la tournée asiatique de MBS a également pour objectif de redorer son blason et de prouver aux Occidentaux qu’il a des alliés importants. Selon James M. Dorsey, chercheur rattaché à la S. Rajaratnam School of International Studies à Singapour, le prince saoudien « veut démontrer qu’il n’est pas un paria international ».

L’isolement diplomatique du prince est toujours de mise. La tournée asiatique du prince devait initialement se prolonger en Malaisie et en Indonésie, mais ces visites ont été reportées, en raison des inquiétudes concernant de potentielles réactions négatives sur place.

« L’Arabie saoudite conduit des ajustements stratégiques et la diplomatie saoudienne se tourne à présent vers l’Asie », affirme de son côté Li Guofu, spécialiste du Moyen-Orient au China Institute of International Studies, un centre de recherches lié au gouvernement chinois. « Les pays asiatiques ont une caractéristique spéciale et importante : nous n’interférons pas dans les affaires intérieures des autres pays », ajoute-t-il.

Des relations déclinantes avec les Etats-Unis

Enfin, la tournée est un nouvel indice du déclin des relations entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis, alors qu’un projet de loi anti-OPEP vient d’être remis à l’ordre du jour au Congrès des Etats-Unis. Ce projet de loi vise à empêcher l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dont l’Arabie saoudite est l’un des membres les plus éminents, de manipuler les cours de l’or noir.

Les Etats-Unis sont eux-mêmes devenus un producteur majeur de pétrole au cours des dernières années, grâce à l’exploitation du pétrole de schiste, et ont donc brisé la dépendance qu’ils entretenaient avec le Royaume saoudien à cet égard. Traditionnellement, cependant, l’Arabie saoudite était l’alliée des Etats-Unis et la clé de voute de leur politique étrangère au Moyen-Orient. Il reste donc à découvrir la nouvelle donne géopolitique à laquelle ces évolutions vont aboutir.

En gâtant le Pakistan, MBS marche sur des oeufs avec l’Inde

Mais le prince marche sur des oeufs à l’égard de l’Inde, un pays qui a des relations de plus en plus tendues avec le Pakistan. La semaine dernière, un kamikaze a tué 44 policiers paramilitaires indiens dans la région du Cachemire. Ce lundi, 7 autres Indiens ont perdu la vie. New Delhi a accusé le Pakistan d’avoir participé à ce dernier attentat, et a juré de punir Islamabad, qui nie toute implication.

l’Inde et le Pakistan, deux nations détentrices de l’arme atomique, se disputent cette région située aux confins de l’Inde, de la Chine et du Pakistan depuis le malheureux partage des frontières réalisé en 1947. Depuis cette époque, le Cachemire a été ébranlé par 3 guerres. En 2004, le gouvernement indien a édifié une barrière le long de la ligne de démarcation entre l’Inde et le Pakistan pour empêcher les entrées dans le pays d’Islamistes entraînés au Cachemire pakistanais. Des milliers de soldats indiens et pakistanais gardent cette ligne dans leur pays respectif, et leur confrontation dégénère régulièrement en incidents graves.

Même si l’Inde lui lance elle aussi des oeillades, MBS devra donc louvoyer habilement pour ne pas offenser le second pays le plus peuplé du monde, avec ses 1,2 milliard d’habitants. Ce matin, on a appris que le Pakistan avait rappelé son ambassadeur à New Delhi face à l’escalade des tensions entre les deux pays.

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