la tactique de Poutine : « Le monde entier est aussi pourri que la Russie »

Lorsque l’Agence mondiale antidopage a accusé le Kremlin d’avoir dissimulé les résultats des contrôles antidopages de centaines d’athlètes russes pendant les J.O. d’hiver de Sotchi en 2014, la commission de la Douma sur la Santé et le Sport a rétorqué “qu’il était possible que les Etats-Unis soient à l’origine de cette affaire”. Le président russe, Vladimir Poutine, a estimé que cette accusation était politique, et qu’elle “faisait partie de la nouvelle politique de sanctions à l’égard de la Russie”. Quant à Vitaly Mutko, le ministre des Sports, il a dit que “le dopage n’était pas seulement un problème russe, mais un problème mondial”. Pour Peter Pomerantsev, un producteur de télévision britannique qui travaillé pendant dix ans pour l’audiovisuel russe, et auteur du livre, “Rien n’est vrai, tout est possible” (éditions Saint-Simon), cette rhétorique relève des techniques du président russe pour conserver le pouvoir.

Dans une tribune du Financial Times, il pointe notamment deux axes :

  • Alors que l’Union Soviétique s’était évertuée à tenter de convaincre qu’elle était supérieure à l’Occident, le poutinisme cherche à montrer que le monde entier est aussi pourri que la Russie, et qu’il n’y a donc pas d’alternative à Poutine. Ainsi, sur les derniers mois, la télévision russe a diffusé des reportages consacrés à des affaires de dopage aux Etats-Unis.
  • Convaincre la population que la conspiration est partout, et que les échecs du Kremlin, ou de chacun, sont le résultat de cette conspiration. Cette technique a un effet secondaire : elle érode le sentiment des citoyens qu’ils pourraient changer les choses en Russie, et leur permet de  mieux accepter les humiliations quotidiennes dont ils sont les victimes : la corruption, la désinformation, les privilèges des proches de Poutine.

La théorie de la conspiration internationale permet aussi de légitimer les méthodes du pouvoir, affirme Pomerantsev. Dans un monde aussi corrompu, la Russie n’a d’autres choix que de recourir à la désinformation ou au dopage, par exemple. “Ici, M. Poutine canalise subtilement l’expérience de la vie quotidienne des Russes”, écrit Pomerantsev. “Dans le système russe, les gens ordinaires doivent violer la loi pour survivre. C’est un honneur de trouver un moyen de contourner la loi. M. Poutine se positionne lui-même comme faisant la même chose dans les relations internationales.”Il est donc tout à fait normal d’être en colère contre le monde, et c’est ainsi que les hooligans russes qui ont défrayé la chronique en France lors de l’Euro 2016 ont été félicités par Igor Lebedev, le vice président du Parlement russe, qui a twitté : “Je ne vois rien de mal à ce que les fans se battent. Plutôt le contraire : bravo les gars, continuez !”“Une fois que la violence est validée officiellement, le public peut relâcher toute sa méchanceté. Si, durant les années de l’essor économique russe sous Poutine, le “contrat” avec la Russie était l’échange de la prospérité économique contre la remise du pouvoir politique au Kremlin, le nouvel accord est bien plus manipulateur sur le plan émotionnel”, conclut Pomerantsev.

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