Politique

« L’ère Merkel arrive à sa fin »

En Allemagne, 3 mois après le début de son 4e mandat, la chancelière Angela Merkel est confrontée à une grave crise politique qui pourrait faire éclater sa coalition. La CSU, traditionnellement alliée à la CDU de Merkel, s’oppose en effet à la chancelière sur la question du traitement des migrants. Mais pour le commentateur Wolfgang Munchau, cette crise est décisive pour l’avenir de l’Europe.

Merkel et son ministre de l’Intérieur Horst Seehofer (à droite sur la photo ci-dessous avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz)  sont en conflit sur la question de l’immigration. Seehofer, qui est aussi président de la CSU, le parti bavarois frère de la CDU de Merkel, voudrait que l’Allemagne poste des gardes à ses frontières pour refouler les migrants ayant déjà sollicité l’asile dans un autre pays de l’UE. De son côté, la chancelière souhaite que son pays respecte les règles de l’UE, et elle veut attendre le sommet des 28 et 29 juin prochains pour trouver une solution. “Nous ne voulons pas agir de manière unilatérale, non concertée et dommageable pour des tiers”, a-t-elle dit

© Getty Images

Entre 2014 et 2016, l’Allemagne a accueilli 1,6 million de migrants. Mais cette politique de l’ouverture, voulue par Merkel, a aussi provoqué la montée en puissance du parti Alternative für Deutschland (AfD), depuis que ce parti a adopté une rhétorique anti-immigration, en particulier en Bavière. La CSU, qui voit l’AfD grignoter son électorat, a durci ses propres positions en matière d’immigration à l’approche des élections qui doivent se tenir dans le Lander au mois d’octobre. Les 46 députés qu’elle compte au Bundestag soutiennent Seehofer.

Seehofer promet de passer outre l’avis de Merkel en cas d’échec du sommet de l’UE

Ce dernier a indiqué qu’en cas d’échec du sommet de Bruxelles, il appliquera son projet d’expulsion des migrants. La loi allemande lui permet en effet de prendre des décisions de ce type sans l’accord de la chancelière.

Si son ministre de l’Intérieur mettait effectivement son plan à exécution, Merkel n’aurait pas d’autre choix que de le limoger. Mais ce limogeage risque fort de lui faire perdre sa majorité. Il pourrait même déclencher la nécessité de nouvelles élections, et mener à un éclatement de sa coalition.

Seehofer  a déjà conclu un accord avec l’Autriche, la Hongrie et l’Italie, pour former un “axe de volontaires Rome-Berlin-Vienne” afin de s’attaquer à l’immigration illégale.

Trump tacle Merkel une nouvelle fois…

Le président américain Donald Trump n’a pas manqué cette occasion pour tacler une fois de plus la chancelière allemande. “Le peuple allemand se retourne contre ses gouvernants tandis que la migration ébranle la coalition déjà fragile de Berlin … L’Europe a commis une grande erreur en faisant entrer des  millions de personnes qui ont si fortement et violemment modifié sa culture”, a-t-il twitté. Lui-même est confronté à une crise de la migration dans son pays en raison de l’émotion qu’a suscitée dans la population les images d’enfants de migrants sans papiers séparés de leur famille. Ses tweets suggèrent qu’une politique stricte en matière d’immigration est la seule apte à maintenir l’ordre.

« La stratégie de procrastination de Merkel a atteint ses limites »

“La stratégie générale de procrastination de Mme Merkel a atteint ses limites. M. Seehofer veut une politique d’immigration ferme. Et Emmanuel Macron, le président français, veut qu’elle réponde sur le projet de réforme de la zone euro. Et tous deux le veulent maintenant”, écrit l’expert européen Wolfgang Munchau dans un article d’opinion du Financial Times. “(…)

Il explique que la chancelière va sans doute tenter de gagner du temps lors du sommet de l’UE en négociant des accords bilatéraux avec les pays confrontés avec des arrivées massives de migrants. Mais sans doute, ces pays exigeront des contreparties

La Grèce sollicitera une remise de ses dettes ; l’Italie, d’être exemptée de respecter les règles strictes de l’UE en matière budgétaire. Mais il semble très improbable que l’Allemagne accepte ces concessions. “Le débat sur la zone euro en Allemagne a déraillé il y a longtemps. Je ne vois aucune chance que l’Allemagne puisse accepter les compromis nécessaires contre un accord de grande ampleur sur les réfugiés”. Merkel risque donc de revenir bredouille du sommet, et l’on pourrait assister à la formation d’une alliance entre M. Seehofer, Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien, et Sebastian Kurz, le chancelier conservateur autrichien.  

L’ère Merkel semble avoir pris fin, conclut Munchau, et avec elle, l’immobilisme européen lié à son pragmatisme politique, commente Munchau :

“Nombreux sont ceux qui ont admiré le pragmatisme de Mme Merkel et son style de gouvernance. Mais cette recherche permanente de compromis a constamment échoué à résoudre les problèmes. La photo du sommet du G7 au Canada, la montrant dans une posture de défiance face à M. Trump, est une illusion d’optique. Elle ne résiste à personne, pas même à Seehofer”, conclut-il.

La « malédiction de l’unanimité »

Cette analyse est similaire à celle de Dirk Kurbjuweit, du Spiegel, qui avait estimé en décembre dernier que l’ère Merkel, caractérisée par le centrisme politique et la recherche à tout prix du consensus, avait conduit la  hancelière à négliger de mener toute toute réforme qui aurait pu menacer la paix sociale. Selon ce journaliste, en recherchant la stabilité à tout prix, Merkel a plongé son pays dans l’une des plus grandes périodes d’instabilité de son histoire.

La semaine dernière, un autre ministre allemand, le ministre allemand de l’Economie Heiko Maas (photo ci-dessous) avait lui aussi évoqué cet immobilisme de l’Europe. Mais il l’avait attribué au processus décisionnel de l’UE, qu’il avait qualifié de “malédiction de l’unanimité”. Il estime que ce processus est une “invitation patente pour les puissances étrangères à nous diviser et à utiliser le potentiel des Etats membres individuels pour imposer des blocages”.

© EPA

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