Le capitalisme favorise-t-il la pauvreté?

Lors de sa visite en Bolivie, le pape François a vivement critiqué le capitalisme, “qui a imposé la mentalité du profit à tout prix, sans aucune préoccupation pour l’exclusion sociale ni pour la destruction de la nature”. “Ce système est aujourd’hui intolérable : les ouvriers agricoles le trouvent intolérable, les ouvriers le trouvent intolérable, les communautés le trouvent intolérable, les gens le trouvent intolérable, la Terre elle-même (…) le trouve intolérable”, a dit le pape.

Mais les problèmes qui fâchent le chef de l’Eglise catholique sont-ils la conséquence d’un capitalisme débridé, ou au contraire, de son incapacité à produire ce qu’il aurait dû générer, en raison d’obstacles particuliers, se demande Ricardo Hausmann sur le site du Project Syndicate.

Ricardo Hausmann, un ex-ministre du Plan au Venezuela, et un ancien économiste de la Banque de Développement Inter-Américaine, enseigne désormais la Pratique du Développement économique à l’Université d’Harvard.

Il rappelle que Karl Marx avait théorisé que le rôle du capitalisme était de réorganiser la production, ce qui conduisait à l’élimination des petits fermiers, artisans et commerçants au profit de sociétés privées de grande taille, ce qu’il appelait le “capital”. En conséquence, les travailleurs ne pouvaient plus échanger leur force de travail que contre un maigre salaire.

Karl Marx avait écrit ces lignes au moment même où la classe moyenne était en pleine émergence aux Etats-Unis et en Europe. Grâce à elle, des millions de gens ont vu leur salaire et leur pouvoir d’achat augmenter, note Hausmann. Ce phénomène s’est produit parce que la réorganisation de la production induite par le capitalisme a permis une formidable augmentation de la productivité, analyse-t-il. La division du travail a suscité une division du savoir entre les individus qui a favorisé la création d’un réseau d’échange et de collaboration dans divers domaines d’expertise.

Il affirme que dans les pays émergents, la réorganisation de la production n’a pas eu lieu, et que l’on a assisté au contraire à une explosion des travailleurs indépendants. Ainsi, 19 professionnels sur 20 seraient des indépendants en Inde, alors qu’on n’en compte qu’un sur 9 aux Etats-Unis. Au Pérou, les grands groupes emploient moins de 20% des actifs; au Mexique, seulement un tiers.

En outre, au sein d’un même pays, les valeurs des indices décrivant le bien-être sont étroitement liées à la proportion de la main d’oeuvre employée dans des firmes capitalistiques, note Hausmann. Dans l’Etat mexicain du Nuevo León, où les deux tiers des travailleurs travaillent pour des sociétés cotées, le revenu par tête est plus de 9 fois supérieur à celui de l’Etat du Chiapas, où cette proportion d’actifs ne dépasse pas 15%. De même, le revenu par tête de Bogota, la capitale colombienne, est 4 fois supérieur à celui de Maicao, une région où le nombre d’emplois créés par les grandes entreprises est 6 fois inférieur.

Que dire de la Bolivie, où le pape a lancé sa diatribe contre le capitalisme? Les grandes multinationales l’ont totalement ignorée, observe Hausmann, parce qu’elles estiment que ce n’est pas un pays rentable. “Le problème du monde émergent est que le capitalisme n’a pas réorganisé la production dans les pays et les régions les plus pauvres, ce qui a exclu la majeure partie de la force de travail de son champ d’opérations. Comme Rafael Di Tella et Robert MacCulloch l’ont montré, les pays les plus pauvres du monde ne sont pas caractérisés par leur confiance naïve dans le capitalisme, mais par leur totale défiance en celui-ci, ce qui a mené à une intervention gouvernementale et une réglementation commerciale très lourdes. Dans de telles conditions, le capitalisme ne peut pas prospérer, et ces économies restent pauvres”, écrit Hausmann.

“Le pape François a raison de se concentrer sur le sort des gens les plus pauvres du monde. Toutefois, leur misère n’est pas la conséquence d’un capitalisme débridé, mais d’un capitalisme qui a tout simplement été bridé d’une mauvaise manière”, conclut l’économiste.

 

 

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