Politique

« Le marché libre tue le journalisme numérique »

Désormais, même les médias numériques les plus aguerris sont dans la tourmente

En l’espace de 2 semaines, près de 2100 emplois dans les médias ont été détruits, dont une grande partie dans des médias purement numériques. Le journalisme peut-il demeurer rentable alors qu’il est maintenant en concurrence avec l’internet commercial ?

En janvier, le site BuzzFeed a remercié 15 % de ses effectifs, soit près de 220 personnes. Même sa salle de rédaction new yorkaise, pourtant très célèbre, a été touchée. Vice, un autre média du web, a indiqué qu’elle s’apprêtait à se séparer de 10 % de ses effectifs. Et en janvier, Verizon, un opérateur de téléphonie américain doté d’un département de médias  qui possède notamment le Huffington Post et Yahoo, a licencié 800 personnes. Au Royaume-Uni, Pool, un site internet créé en 2015 s’adressant à un lectorat féminin a mis la clé sous la porte. Ses 24 journalistes risquent maintenant de se retrouver au chômage.

Une tendance de fond qui touche maintenant les médias purement numériques

Ces chiffres sont spectaculaires, compte tenu du très court délai, mais ils relèvent d’une tendance de fond, qui a vu des milliers d’emplois disparaître sur les 10 dernières années dans les salles de rédactions de la presse locale et régionale américaine. Entre 2008 et 2017, elles se sont collectivement vidées de  45 % de leurs effectifs. Globalement, les équipes de journalistes des médias américains dans leur ensemble (y compris la télévision et la radio), ont été réduites de 23 % au cours de cette période.

Ce phénomène n’est pas nouveau, et on connaît sa cause : l’attrait des lecteurs pour les plateformes numériques, qui les détourne des médias traditionnels. Mais la nouveauté, c’est que ce ne sont plus les médias qui avaient tardé à embrasser le numérique qui en font les frais : désormais, des médias comme Buzzfeed, qui en maîtrisent parfaitement les codes, succombent à leur tour.

La mainmise de Facebook et Google sur la publicité en ligne

Désormais, 68 % des adultes américains se rendent sur les médias sociaux pour prendre connaissance de l’actualité. Pour la majorité d’entre eux, ces médias sociaux se résument principalement à un seul acteur : Facebook. Les grandes plateformes numériques telles que Facebook et Google profitent largement de cette évolution. Car les annonceurs ont suivi les lecteurs, et désormais, ils leur confient l’essentiel de leurs campagnes publicitaires. Les deux mastodontes s’accaparent désormais la quasi-totalité du marché de la publicité numérique.

Pendant que BuzzFeed annonçait ses licenciements, Facebook se vantait d’avoir réalisé un chiffre d’affaires record de 17 milliards de dollars au cours du dernier trimestre de 2018. Les scandales concernant les divulgations de données personnelles et les atteintes à la vie privée des utilisateurs, les interférences sur des élections ou l’incitation à la haine ou au génocide n’y ont rien fait : Facebook est maintenant évalué à plus de 470 milliards de dollars (412 milliards d’euros) ; Google frise les 800 milliards de dollars (700 milliards d’euros).

Une salle de rédaction traditionnelle est difficile à rentabiliser

« La principale erreur que la plupart des éditeurs numériques ont commise a été d’imaginer que les entreprises de plateformes, et en particulier Google et Facebook, avaient un intérêt sérieux à les aider à soutenir leurs activités. La quantité de données collectées et contrôlées par les grandes entreprises de plates-formes leur permet d’offrir une publicité beaucoup plus efficace que n’importe quel éditeur, et la rentabilité du contenu en ligne est mise à mal pour quiconque souhaite gérer une salle de rédaction, même peu dotée en ressources, avec des journalistes expérimentés », observe Emily Bell, professeure et directrice du centre Tow de la Columbia Journalism School de New York, dans The Guardian.

Un reportage d’investigation approfondi coûte cher et qui n’attire généralement pas un lectorat de masse, explique-t-elle. Elle en conclut que les échecs de BuzzFeed, Vice et d’autres éditeurs numériques en plein marasme dans un contexte de plein essor du marché publicitaire montre qu’il n’est plus possible de financer le journalise avec la publicité.

Cautère sur jambe de bois

De même, il faut s’attendre à ce que la vague de licenciements du mois de janvier marque les prémices d’une nouvelle crise de l’édition. La faiblesse des médias locaux commence à se faire sentir aux Etats-Unis, et pour y remédier, Facebook et Google ont mis en place des programmes tels que « Report for America », des initiatives pour financer des salles de rédaction. Les deux géants du numérique devraient débourser 600 millions de dollars sur les trois prochaines années pour soutenir le journalisme. « Mais l’implication des géants de la technologie dans des reportages sérieux est à la fois délicate d’un point de vue éthique et, jusqu’à présent, largement inefficace », déplore Mme Bell.

« Ce n’était pas l’intention délibérée de Google, Facebook, Twitter et d’autres de vider le pool publicitaire qui soutenait le journalisme, mais ils ne se souciaient pas particulièrement de savoir si les éditeurs survivraient ou non », observe-t-elle.

Néanmoins, les médias ne sont pas tous fragilisés. Le New York Times et le Washington Post (qui appartient au fondateur d’Amazon, Jeff Bezos) ont réussi à maintenir leur solide assise financière satisfaisante, et leurs grandes salles de rédaction, notamment grâce aux abonnements payants. Mais il est peu probable que de nouveaux acteurs puissent dupliquer ce business model sans y consacrer une importante mise de fonds au départ.

« L’avenir du journalisme sera généralement plus petit et plus difficile à court terme et demeure incertain à long terme. Cependant, le problème est maintenant si clair que même les penseurs les plus avancés peuvent le voir : un marché numérique libre pour le journalisme ne fonctionne pas », conclut Mme Bell.

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