Politique

Jeff Bezos : l’homme qui ne respecte la vie privée de personne a-t-il droit à une vie privée?

Le patron d’Amazon, Jeff Bezos, est victime d’une campagne de chantage menée par un magazine américain. Le propriétaire du National Enquirer a des liens avec le président Donald Trump. Que Jeff Bezos soit espionné dans sa vie privée est méprisable. Mais il se fait maintenant battre à son propre jeu. Car Amazon et le gouvernement américain construisent ensemble un gigantesque dispositif d’espionnage.

Aux États-Unis, il existe un magazine de potins appelé National Enquirer. Le niveau est tellement bas qu’on n’en trouve guère d’équivalent en Belgique. En comparaison, le «Dag Allemaal» peut passer pour une variante intellectuelle.

Le National Enquirer a régulièrement fait la une des autres quotidiens ces derniers mois. Le propriétaire David Pecker et Michael Cohen, l’ancien avocat du président Donald Trump, ont régulièrement réglé des affaires louches pour le compte de ce dernier. Des femmes ont perçu de l’argent pour acheter leur silence à l’égard des médias concernant des relations qu’elles ont pu avoir avec Trump, par exemple. L’Enquirer achetait l’exclusivité sur leur récit, mais le classait sans suite, plutôt que de le publier. De cette manière, l’image de Trump a pu être épargnée au cours de l’élection présidentielle de 2016.

Le business model du National Enquirer

Le business model du National Enquirer parle de lui-même : publier des informations sur des particuliers afin de satisfaire la soif de sensations du public et présenter ceci comme « un acte d’intérêt général ». Il est évident que cela implique souvent des menaces et du chantage.

Ces dernières semaines, Pecker avait capturé un gros poisson : nul autre que l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos. Au cours des derniers mois, ce dernier a entamé une liaison extraconjugale avec l’ancienne présentatrice de télévision Lauren Sanchez. L’Enquirer avait réussi à obtenir des photos et des SMS coquins que le couple s’était échangés. Mais avant que le National Enquirer ait eu la possibilité de publier l’histoire, Bezos avait annoncé que son épouse et lui avaient décidé de se séparer de manière amicale. L’intérêt majeur de l’histoire de l’Enquirer se trouvait donc vidé de sa substance, même si les photos et les textos pouvaient bien sûr susciter beaucoup d’intérêt.

Jeff Bezos : victime d’un complot politique?

Bezos est l’un des hommes d’affaires les plus prospères au monde et ne voulait pas que cela se produise. Il a demandé à son avocat et à d’autres personnes de confiance de découvrir comment Pecker et ses complices avaient pu se procurer ces photos et ces SMS.

Cela n’a pas été au goût de Pecker, qui avait envoyé des courriers électroniques à Bezos par l’entremise d’un intermédiaire, dans lesquels il conseillait à Bezos de mettre fin à cette enquête. Pecker a annoncé qu’il avait des photographies nues de l’homme le plus riche du monde. Il a menacé de les publier si Bezos ne remplissait pas un certain nombre de conditions.

Le lien avec l’Arabie Saoudite

Par exemple, Bezos devait publier dans le Washington Post qu’il n’existait aucun calcul politique derrière la « fourniture d’informations » de l’Enquirer. Bezos a racheté le Washington Post en 2013 pour un quart de milliard de dollars. Or, la couverture médiatique de ce journal à propos du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, a été particulièrement préjudiciable pour Pecker.

Pecker agit en tant qu’intermédiaire entre Washington et Riyad en ce qui concerne les articles de presse sur la monarchie saoudienne publiés aux États-Unis. On soupçonne que Pecker a été recommandé par Trump. Selon Bezos, il est en effet victime d’un complot politique qui s’est forgé aux plus hauts niveaux de Washington DC.

Mais plutôt que de répondre à la demande de Pecker et de ses clients, Bezos a rendu l’ensemble public sur le site de blog Medium. Premièrement, Bezos n’a guère l’intention de se laisser faire et de permettre à un groupe de revues de le faire chanter. Deuxièmement, il fait valoir un autre argument valable: « Si je ne m’oppose pas à ce type d’extorsion dans ma position, combien de personnes peuvent le faire? » 

Une affaire « none of our business« 

Bien que Jeff Bezos recueille  généralement peu de sympathie aux États-Unis, il a pourtant reçu un grand soutien de la part de la presse. Et à juste titre. Non seulement le comportement du National Enquirer est méprisable, mais la liaison entre Bezos et sa maîtresse « is none of our business » [‘ne nous regarde pas’]. Point.

Mais ce n’est pas tout. En 2013, on a appris que les services de sécurité américains de la NSA et du FBI surveillaient régulièrement les activités sexuelles en ligne de personnes qu’ils considéraient comme des « radicaux ». Il s’agissait principalement de la visite de sites pornographiques et de sites de clavardage connexes. Si nécessaire, ce matériel pourrait alors être utilisé pour détruire leur réputation.

Espionner Bezos est scandaleux dangereux et surtout … ironique

Mais si Bezos a été victime d’espionnage par l’État, ce n’est pas seulement scandaleux et dangereux. C’est aussi particulièrement ironique.

Amazon a fait de Jeff Bezos l’homme le plus riche du monde. Cette société est un partenaire important du gouvernement américain. Ensemble, ils construisent un État de surveillance de plus en plus instrusif. Selon Glenn Greenwald, le journaliste qui a révélé l’affaire Snowden, le travail exécuté pour le Pentagone et la NSA constitue l’une des sources les plus importantes de la fortune et du pouvoir de Bezos. Ce travail permet au gouvernement américain d’utiliser des armes de plus en plus puissantes et sophistiquées, y compris du matériel d’espionnage. En décembre 2017, Amazon a annoncé le lancement du logiciel de reconnaissance faciale Rekognition. Les clients les plus importants ? Le gouvernements et la police…

En octobre de l’année dernière, l’entreprise a été critiquée par ses propres employés pour la coopération qu’elle a mise en place avec des services tels que l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et le U.S. Department of Homeland Security.

L’incident permettra peut-être à Jeff Bezos de voir le mal que son entreprise concourt à faire

Greenwald : « Bezos a le droit à la vie privée, comme tout le monde. Les menaces du National Enquirer sont grotesques. Les activités et les revenus de Bezos découlent directement de la destruction de la vie privée d’autrui. Cela fait de lui la victime la moins sympathique que l’on puisse imaginer en ce qui concerne la violation de la vie privée. […] Peut-être que l’incident fera comprendre à Bezos le mal que son entreprise rend possible. »

Une conclusion dans un récent rapport de l’Union américaine des libertés civiles (ACLU) ne laisse planer aucun doute en effet : « Amazon développe des logiciels pour l’espionnage autoritaire, contre lesquels les militants, les leaders communautaires, les politiciens et les experts ont mis en garde à plusieurs reprises. Il faut mettre un terme à cette menace qui pèse sur nos droits et libertés civils avant qu’elle ne se généralise ».

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