Politique

Erdogan menace encore « d’ouvrir les portes » et de permettre aux millions de réfugiés en Turquie de rejoindre l’Europe

Mais l'UE ne reste pas inactive...

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a réitéré une menace qu’il avait déjà proférée en 2016 : celle « d’ouvrir les portes » pour permettre aux réfugiés vivant en Turquie de se rendre vers les pays de l’UE. Il exige qu’une « zone de sécurité » soit créée en Syrie.

Cette zone de sécurité était à l’origine un projet du président américain Donald Trump, qui avait formulé cette idée en 2016. Après la décision de retrait des troupes américaines de Syrie, à la fin de l’année dernière, Washington avait cherché à établir une telle zone de sécurité le long de la frontière turque. Elle aurait été large d’une trentaine de kilomètres, et aurait été placée sous le contrôle de la Turquie, alliée de Washington.

Un accord conclu avec l’UE pour retenir les réfugiés en Turquie

Mais les Kurdes, dont la milice YPG a combattu contre Daesch aux côtés des forces de la coalition occidentale, se sont opposés à cette possibilité. En réaction, la Turquie a menacé de déployer des troupes dans la zone. Et au grand dam d’Ankara, les Etats-Unis se sont montrés hésitants pour intervenir dans ce différend.

C’est dans ce contexte que le président turc Recep Tayyip Erdogan a de nouveau répété une menace qu’il avait déjà faite en février 2016. « Nous serons forcés d’ouvrir les portes. Nous ne pouvons pas être forcés de supporter seuls ce fardeau », a-t-il dit à des cadres de son parti AKP. Il suggérait ainsi qu’il était prêt à laisser les 3,6 millions de réfugiés syriens que la Turquie a accueillis se rendre librement en Europe pour y demander l’asile.

Au coeur de la crise des migrants, en novembre 2015, la Turquie avait conclu un accord avec l’UE. Ce dernier l’engageait à accueillir le flux des migrants à destination des pays membres de l’UE, contre une aide financière qui devait atteindre 6 milliards d’euros. En échange, le pays devait renforcer les contrôles pour empêcher les réfugiés de rejoindre les pays membres du bloc. Cependant, Erdogan affirme que son pays n’a effectivement perçu que la moitié de cette somme pour le moment.

Un nouvel accord… conclu avec le Rwanda

Bruxelles ne dispose que d’une faible marge de manoeuvre dans cette affaire. Les questions liées à la migration et l’accueil des réfugiés suscitent l’hostilité au sein de l’UE. Les partis populistes exploitent largement ce thème qui leur a permis de monter en puissance. Le bloc ne peut prendre le risque de revivre une vague de migration comme celle qu’il a connue pendant les années 2015 et 2016, voire plus importante.

Peut-être n’est-ce donc pas un hasard si le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) et l’Union Africaine ont conclu un accord avec le Rwanda pour accueillir 500 migrants ouest-africains vivant actuellement dans des camps en Libye.

Environ 500 000 migrants et demandeurs d’asile vivent dans ces centres de détention, tenus par diverses milices, dont 5000 dans des conditions déplorables. Les trafics et abus dont ils sont le théâtre sont notoires. Certains migrants y sont vendus comme esclaves, ou condamnés à se prostituer. La surpopulation y est telle que parfois, leurs résidents n’ont pas assez de place pour dormir.

Grâce à cet accord, le Rwanda va rejoindre l’Emergency Transit Mechanism, après le Niger. Il s’engage à héberger ces 500 personnes jusqu’à ce qu’elles s’installent dans des nouveaux logements, ou qu’elles soient renvoyées dans leur pays d’origine. Ce service est très certainement rétribué… mais le montant n’est pas connu. Au travers de ce mécanisme, le HCR a déjà transféré 4000 réfugiés dans un camp de transit au Niger… en utilisant principalement des fonds européens.

Des questions morales

D’ailleurs, le New York Times ne voit que l’Europe derrière cette initiative, même si l’accord porte l’estampille de l’ONU. Depuis 3 ans, le bloc a choisi de payer d’autres pays – dont la Turquie – pour qu’ils retiennent les migrants et les empêchent d’entrer sur le territoire européen.

« Les pays européens sont confrontés à un dilemme », explique Camille Le Coz, experte à l’Institut des politiques migratoires à Bruxelles. « Ils ne veulent pas accueillir plus de migrants provenant de Libye et s’inquiètent de créer des facteurs incitatifs, mais en même temps, ils ne peuvent pas laisser ces personnes piégées dans des centres de détention. »

Cette méthode de « sous-traitance » de l’accueil des demandeurs d’asile soulève de nombreuses critiques pour ses limites morales et éthiques, notamment de la part des associations de défense des droits humains. « Ça commence à ressembler à un traitement offshore et un moyen détourné permettant aux pays européens d’éloigner les gens de l’Europe, d’une manière qui ne diffère guère de celle que l’Australie emploie pour gèrer le problème », commente Judith Sunderland, une experte de Human Rights Watch. Elle faisait allusion à la politique australienne consistant à transférer les demandeurs d’asile sur des îles du Pacifique, et d’autres pays tels que les Etats-Unis.

Mais pour l’UE, la démarche a effectivement permis de réduire considérablement le nombre de migrants d’Afrique du Nord qui se risquent à traverser la Méditerranée. L’année dernière, ils n’ont été que 23 485 à accoster sur les rivages du Sud de l’Europe, contre 181 376 en 2016.

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