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« Design douteux »: comment Facebook et Google vous dissuadent de reprendre le contrôle sur votre vie privée

Facebook et Google respectent le RGPD, mais ils ont adopté une stratégie pour tenter de dissuader les utilisateurs de profiter de ses dispositions à leur encontre: compliquer la procédure qui permet de restreindre leur collecte des données.

Le RGPD (Règlement général sur la protection des données), qui est entré en vigueur le 25 mai dernier, impose à toutes les sociétés du web de demander le consentement “explicite et positif” aux internautes pour utiliser les données personnelles de ces derniers, qu’elles auront collectées grâce à leur navigation sur leur site internet.

Les géants du web ont une stratégie pour neutraliser les effets du RGPD

En théorie, il oblige donc les firmes du web à redonner le contrôle sur leurs données personnelles aux utilisateurs, mais selon une étude du Norwegian Consumer Council, un organisme de surveillance étatique norvégien, Microsoft, mais aussi et surtout Facebook et Google ont mis en place des stratégies pour dissimuler ces options. Ces stratégies consistent à employer des effets d’optique, un langage codé et une interface déroutante pour inciter discrètement les utilisateurs à valider la poursuite de la collecte comme par le passé, plutôt qu’à la remettre en cause.

Ces effets demeurent très subtils et discrets, et les utilisateurs peuvent ne pas les remarquer. Par exemple, au cours de la procédure de validation des paramètres de confidentialité de Facebook et Google, les options en faveur de la confidentialité des données personnelles sont désactivées par défaut, ce qu’un utilisateur peu attentif peut ne pas remarquer. Ainsi, un utilisateur de Facebook désirant opter pour la formule la plus restrictive devra effectuer 13 manipulations (clics ou autre), contre 1 à 4 pour celui qui acceptera la politique lui conférant la plus faible confidentialité en matière de données personnelles. Google n’offre guère plus de simplicité, et son menu “Mon activité” comprend des dizaines de pages d’options concernant le surf sur le web, la localisation, et la confidentialité des données personnelles.

Les « dark patterns », ou « design douteux »

Ces pratiques ne sont pas nouvelles, et elles sont même très banales sur internet. Toutes les entreprises du web utilisent plus ou moins certaines astuces de design d’interface pour pousser les internautes vers certains produits ou services, plutôt que d’autres, ou à souscrire par inadvertance un service qu’ils n’auraient pas choisi d’eux-mêmes. Les anglo-saxons regroupent ces techniques sous le vocable de “dark patterns”, que le journal Le Figaro se propose de traduire par “design douteux”. Selon la définition d’Albert Moukheiber, docteur en neurosciences, psychologue et animateur de débats sur le design éthique avec l’association Chiasma Paris, “il s’agit de manipulations dans le design même des services que nous utilisons, pour faire faire des choix à l’utilisateur, dont il n’est pas conscient”.

Ces techniques, étudiées par les psychologues et les gourous du marketing depuis les années 1970, exploitent des mécanismes de la pensée pour nous séduire, tromper notre bon sens, ou jouer sur notre culpabilité. Mais c’est un spécialiste du design d’interfaces numériques, Harry Brignull, qui les aurait transposées sur le web au début de cette décennie.

Désormais, nous avons tous l’expérience de ces zones grisées où l’on dissimule les plus faibles tarifs, les liens cachés vers les sites des compagnies aériennes qui proposent les vols les moins chers, et les applications qui vous avertissent que des fonctionnalités “ne seront pas disponibles” si vous refusez d’opter pour certains paramètres.

C’est le motif du dépôt de plainte de Max Schrems contre Facebook, Google & co.

C’est exactement ce qu’a dénoncé Max Schrems, un avocat autrichien qui a récemment saisi la justice contre Facebook, Instagram, WhatsApp et Android de Google, qu’il accuse d’enfreindre les règles du RGPD. “Le nouveau Règlement général sur la protection des données (RGPD) (…) est censé donner aux utilisateurs un libre choix, qu’ils acceptent l’utilisation des données ou non. Mais c’est le sentiment opposé qui était inspiré sur les écrans de plusieurs utilisateurs: des tonnes de “boîtes de dialogues de consentement” sont apparues en ligne ou sur les applications, souvent combinées avec une menace selon laquelle le service ne pourrait plus être utilisé si l’utilisateur ne donne pas son consentement. (…) Facebook a même bloqué les comptes d’utilisateurs qui n’ont pas donné leur consentement. Au final, les utilisateurs ne peuvent choisir qu’entre supprimer leur compte ou cliquer sur le bouton “je suis d’accord”. Ce n’est pas un choix libre, cela évoque davantage le processus électoral de la Corée du Nord”, explique-t-il dans son dépôt de plainte. 

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