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Pourquoi les méga-fusions des grands studios américains devraient nous inquiéter

Aux Etats-Unis, le secteur du divertissement (« entertainment« ) traverse actuellement une période de concentration caractérisée par des méga-fusions. Les plus gros studios américains cherchent en effet à s’associer pour contrer la menace posée par les nouveaux géants que sont Netflix et Amazon. Mais nous allons peut-être regretter cette évolution.

La semaine dernière, on a appris que CBS et Viacom avaient décidé de se réunir de nouveau (les deux firmes avaient été séparées en 2006). La méga-firme issue de cette fusion pèsera 30 milliards de dollars. Auparavant, Disney avait racheté les actifs de 21st Century Fox de Rupert Murdoch et AT&T avait racheté Warner Brothers. Tous envisagent de lancer un service de streaming, ou l’ont déjà fait, dans le cas de Disney.

Une course pour proposer le service de streaming le plus populaire

Ce dernier est devenu le plus grand studio du monde, et même de l’histoire du cinéma. Cette année, il a réalisé une prouesse : 5 de ses films ont franchi le seuil du milliard de dollars au box-office en une seule année. Mais c’est aussi l’aboutissement d’une politique de fusions-acquisitions qui a initié la course pour déterminer qui fournira le programme de streaming le plus populaire, et dans laquelle les autres studios se sont également engagés.

L’objectif de ces concentrations est de réaliser des économies d’échelle, et donc, de rester compétitif en offrant des prix tirés aux consommateurs. Mais ceux-ci risquent effectivement d’en payer le prix…  Car c’est la variété des oeuvres réalisées qui risque d’en pâtir.

Car si ces fusions permettront d’offrir des bouquets de chaînes plus étoffés aux consommateurs, elles visent aussi à rassembler ces derniers pour offrir des viviers d’études bien plus vastes, et, partant, de leur proposer des offres sur-mesure sur la base de leurs goûts et de leurs préférences.

Des viviers de données gigantesques

Cela fait bien longtemps que ce que nous regardons sur le petit écran est épluché et analysé, et que le résultat de ces données est utilisé pour élaborer les programmes à venir. Mais Netflix a poussé de plusieurs crans la profondeur de ces études : outre l’analyse de ces statistiques d’audience, il a étudié ce qui plaisait aux télespectateurs, combien de saisons comprennent les séries les plus populaires, quelle est la durée de ces saisons, et nombre d’autres détails.

Cela implique que les télespectateurs qui s’abonnent le plus précocément ont une influence déterminante sur la programmation. Si cette audience est dominée par certains groupes démographiques, ces services en tiennent compte, ce qui signifie que des programmes plus marginaux, des histoires ou des personnages qui s’écartent d’une certaine idéologie peuvent être écartés.

Et il semble que cette tendance commence déjà à se manifester. Peu de temps après la fusion de Warner Bros. et AT&T, FilmStruck, un service de streaming bon marché spécialisé sur des films et des documentaires relativement anciens, a été supprimé, apparement pour des raisons économiques.

Les studios rachetés doivent se plier aux diktats de leur acquéreur

Une fusion a déjà souvent tendance à gommer les spécificités de l’entreprise rachetée, au nom des synergies qui ont motivé cette opération. Suite à l’acquisition du studio Twentieth Century Fox par Disney, le CEO de ce dernier, Bob Iger, a vivement critiqué les performances de sa nouvelle filiale, déclarant qu’elles s’étaient avérées « bien en deçà de ce qu’elles avaient été par le passé, et bien en deçà de ce que nous espérions lorsque nous en avons fait l’acquisition ». « À la recherche de solutions rapides, Disney a par la suite supprimé une grande partie du pogramme de développement de Fox film, elle a aussi l’intention de réduire sa production pour les salles de cinéma et a ordonné le redémarrage des titres très populaires de Fox pour sa plate-forme [de streaming] grand public, Disney+. Les dirigeants des studios Rival estiment que Disney a pour l’essentiel détruit au moins 50 millions de dollars de développement », écrit Variety. Disney a une image de marque à défendre, et tout porte donc à croire que les studios Fox se verront imposer les diktats de Disney, et que cela se ressentira sur leur programmation.

Une situation « déjà vue »

La situation actuelle n’est pas tout à fait inédite. Dans les années 1930, 5 gros studios dominaient le paysage cinématographique américain : MGM, Warner Bros, Paramount, 20th Century Fox et RKO Pictures. On les surnommait les « Big Five » et ils se partageaient la majorité des spectateurs aux États-Unis. Non seulement ils décidaient quels films devaient être tournés, mais de plus, ils avaient aussi signé des contrats exclusifs avec la plupart des acteurs. A lui seul, MGM détenait près de 40 % des contrats des grandes stars. Le studio possédait également un grand nombre de salles de cinéma, dans lesquelles il imposait une programmation composée exclusivement de ses propres films

Mais ces studios n’échappaient pas à la pression des lobbies conservateurs et religieux.
Le Code Hays, un « code » qui visait à réglementer la production cinématographique, a été créé en 1930 pour encadrer ce qui était montré dans les films. En 1934, c’est Joseph Breen, un homme très conservateur, antisémite et profondément religieux, qui a pris la tête de cet organe. L’homme a imposé ses diktats rigides aux producteurs.

Lorsqu’un personnage féminin dévoilait un mauvais fond dans un film, il devait mourir pour « laver ses péchés ». Le métissage et l’homosexualité étaient strictement proscrits, et les vêtements des actrices étaient scrutés, pour éliminer impitoyablement ceux qui auraient révélé le plus léger relief d’un mamelon.

La majorité des réalisateurs se sont conformés à cette censure, qui donnait un caractère plus familial et plus consensuel, pour ne pas dire aseptisé, à leurs oeuvres. Cela a contribué à imposer le cliché du bel homme blanc hétérosexuel, et à amoindrir le rôle des femmes. Aucun Afro-américain ne pouvait tenir le rôle vedette d’un film, à moins que tous les personnages du casting ne soient eux aussi Afro-américains.

Dans les années 40, le gouvernement américain s’est attaqué aux studios au nom des lois anti-trusts, ce qui a abouti à leur démantèlement, et a permis l’émergence du cinéma indépendant. Espérons que celui-ci pourra survivre aux évolutions actuelles du secteur, et que nous ne renouerons pas avec ces visions débiles du monde.

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