« Nous avons besoin de nourriture ; les banques centrales nous donnent des pizzas et des hamburgers »

Il y a exactement un an, Steen Jakobsen, directeur des investissements de Saxo Bank, avait averti de l’avènement d’une ère du « rien de nouveau », avec une croissance molle : 

« Nous avons une croissance zéro, zéro inflation et zéro espoir. Cette combinaison a laissé les pays dans une apathie totale, parce que des taux d’intérêt zéro sont interprétés comme une indication que les réformes ne sont pas nécessaires. Aucune inflation signifie aucune nouvelle marge de profit et aucune augmentation de salaire. Zéro espoir signifie que la politique et les élections peuvent changer l’affiliation politique des dirigeants du pays, mais pas leur politique et certainement pas leur vision de l’avenir ».

Un an plus tard,  il en a la confirmation :

“Cette année, nous constatons un écart croissant entre l’histoire que racontent les banques centrales, qui est celle des retombées de la baisse des taux d’intérêt, et la situation sur le terrain.

Les gens comprennent que des taux d’intérêt nuls reflètent une croissance nulle, une inflation zéro, aucun espoir de changement et des réformes inexistantes. A mon avis, en tant qu’économiste et observateur du marché, les gens sont plus intelligents que les banques centrales. Et comme ils sont plus intelligents, ils peuvent supporter ces erreurs de politique pendant longtemps, parce que l’histoire est très forte, et parce que des personnes telles que Mario Draghi (Patron de la Banque Centrale européenne) et Janet Yellen (la présidente de la Fed) disposent de ces plates-formes à partir desquelles ils ne font pas que parler, mais ils crient aussi de temps en temps, ce qui donne de la crédibilité à leurs histoires. (…)

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AFP

Nous voyons aussi cet écart dans le débat actuel du “Brexit”, où l’élite et les universitaires dénigrent l’électeur moyen. En faisant cela, bien sûr, ils éloignent les électeurs de leurs représentants.

C’est ce que nous voyons au plan mondial, c’est la raison pour laquelle le Brésil change de président, et que l’Irlande n’a pas réélu son gouvernement en dépit d’une croissance économique de 6%.

Ce n’est pas l’élite du pays qui est en cause, mais l’homme de la rue qui comprend que des changements fondamentaux réels sont nécessaires.”

Plus tôt cette année, Jakobsen a affirmé que le contrat social, la théorie politique derrière chaque société selon laquelle il existe un accord hypothétique ou réel entre les citoyens et leurs représentants élus, comportant des droits et des obligations pour chaque partie, avait été rompu. Le contrat social remonte aux sophistes grecs et à des intellectuels comme Jean-Jacques Rousseau, Thomas Hobbes, Jock Locke, et plus récemment, John Rawl. Ce contrat social a été rompu ; les gens en ont eu assez des incessantes “mesures d’urgence” et veulent tout sauf … plus d’establishment. Jakobsen souligne le succès de figures anti-establishment comme Donald Trump aux États-Unis et Marine Le Pen en France.

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Cependant, il pense que ce contrat social peut être restauré, mais sur la terra firma (sur une base solide) :

“En tant que société, nous devons reconnaître que la productivité est le résultat d’une amélioration du niveau moyen de l’éducation. Les gens oublient que toutes les tendances révolutionnaires, les changements que nous avons vus dans l’histoire, sont venus de la recherche fondamentale. Je ne parle pas de la recherche avec un objectif de profit, mais de celle qui est motivée par l’intérêt particulier d’un individu dans des matières spécifiques. C’est ce qui crée de nouvelles inventions.

La seconde chose que nous oublions souvent, c’est que l’armée a beaucoup contribué aux révolutions industrielles. La téléphonie mobile, par exemple, n’est pas le fait d’individus ou d’entreprises privées, mais elle provient pour beaucoup de l’armée américaine. La question essentielle est que nous devons être plus productifs. Lorsque tout le monde a un emploi, il n’est pas nécessaire de renégocier le contrat social.

Le monde est devenu élitiste dans tous les domaines. Auparavant, il était possible de fonder une entreprise et de bâtir une petite franchise; aujourd’hui, vous devez prendre une dimension mondiale, vous devez avoir 1 milliard d’utilisateurs (si vous êtes une société des technologies), et la poursuite de cet objectif ne nous donne pas nécessairement les meilleures technologies, mais seulement les plus grandes, celles qui sont soutenues par les entreprises avec les plus grandes poches et les plus grands réseaux de relations.

L’éducation doit être démocratisée, parce que nous ne savons pas ce qui va marcher et ce qui ne marchera pas. Ce que nous savons, c’est que le contrat social doit venir d’un meilleur niveau d’éducation. Il existe toute une série d’études qui indiquent une corrélation de 80% entre le niveau d’éducation moyen d’un pays, ou d’une entreprise, et sa productivité”.

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Les sociétés survivent en créant un cadre dans lequel les gens peuvent être productifs. Ceci est à nouveau basé sur la recherche fondamentale, qui est la conséquence d’une meilleure éducation au plan global.

Pourtant, Jakobsen demeure optimiste : “Laissez-moi terminer en disant que je suis très positif. Je pense que la réaction à la nouvelle ère du “rien de nouveau” est la meilleure chose qui nous soit arrivée au cours des 10 dernières années, parce que les gens commencent à s’interroger sur le contrat social. Nous remettons en cause le modèle des banques centrales. Je peux me tromper avec mes critiques, mais je ne me trompe pas quand je dis que lorsque vous donnez aux gens des incitations et de la formation, ils sont plus productifs.

Si je devais diriger une équipe de football, je ne tenterai pas d’améliorer les performances de mes joueurs en les nourrissant tous les jours avec des pizzas, mais c’est exactement ce que font les banques centrales. Elles nous nourrissent avec des hamburgers et des pizzas alors que nous avons besoin de nourriture – de programmes de formation, d’éducation et de stimulation intellectuelle”.

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