Le 10 octobre 2018, le vice-Premier ministre et ministre du Travail italien, Luigi Di Maio (à gauche), s'exprime devant les médias à Rome, en Italie.

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Politique

Le M5S au pouvoir en Italie publie une interview mensongère anti-UE

En Italie, le parti populiste Movimento Cinque Stelle (Mouvement 5 Etoiles, ou M5S), membre de la coalition au pouvoir, a publié sur sa page Facebook un extrait d'une interview de l'ancien président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, dont la bande son originale a été remplacée par un commentaire affirmant que celui-ci avait exhorté les marchés à lancer une "attaque financière" contre l'Italie.

M. Dijsselbloem avait donné cette interview à la chaîne américaine CNBC le 18 octobre dernier. Au cours de celle-ci, le Hollandais avait expliqué que la situation de l'Italie était "assez préoccupante", et qu'en cas de crise, le choc serait confiné à l'économie italienne, et ne se propagerait pas à l'ensemble de l'euro. Ce serait donc une "implosion plutôt qu'une explosion, en raison de la manière dont l'économie italienne et les banques italiennes se financent", a-t-il dit.

Un cocktail explosif

Il avait également spéculé que la Commission européenne ne pourrait que rejeter le budget que le gouvernement italien venait de lui soumettre (ce qui s'est effectivement produit). En effet, ce budget tenait compte d'importantes dépenses publiques que le gouvernement italien a prévu d'engager dans le cadre d'une politique de relance qu'il a promis de mener auprès de son électorat. Celle-ci se soldait par un déficit budgétaire se montant à 2,4 % du PIB en 2018, ce qui a été jugé excessif par la Commission.

Ce refus, et les déclarations du Hollandais, ne sont pas si étonnants lorsque l'on connait la situation financière de l'Italie. Le pays, la troisième plus grande économie de la zone euro, est aussi le second pays le plus endetté de ce bloc par rapport à son économie (derrière la Grèce), avec une dette publique qui représente 131 % de son PIB. Un endettement quasiment insoutenable, qui génère une charge quotidienne d'intérêts de... 146 millions d'euros.

Ajoutez à cela la méfiance des marchés, ravivée par les déclarations parfois fracassantes des membres de la coalition aux commandes dans le pays, et vous avez un cocktail explosif qui explique la montée des taux d'intérêt sur les obligations souveraines italiennes au cours des derniers mois.

"Pas de plan de sauvetage possible"

Pire, on a appris que l'économie italienne avait stagné au troisième trimestre, ce qui ne s'était plus produit depuis 2015, et remet en cause les projets du gouvernement italien. Ce dernier avait en effet tablé sur un taux de croissance positif pour se projections de recettes fiscales, et de financement de ses mesures.

Au cours de l'interview, M. Dijsselbloem a également rappelé que la Grèce et l'Italie étaient totalement dissemblables, et que les crises que chaque pays connaissant étaient aussi totalement différentes. Selon l'ex-président de l'Eurogroupe, il ne faut donc pas s'attendre à ce que Bruxelles propose un plan de sauvetage à l'Italie, car un tel sauvetage "anéantirait le Mécanisme Européen de Stabilité en deux ans". "Et alors, que pourrions nous faire ? Il faudrait plus de deux ans pour régler ce problème", a-t-il dit.

Le M5S publie une vidéo mensongère

Le M5S, le parti populiste eurosceptique du Vice-Premier ministre Luigi Di Maio (notre photo de couverture), a publié mercredi sur sa page Facebook et son compte Twitter une vidéo concoctée par le site italien Pandora TV, reprenant un extrait de cette interview, mais dans laquelle les propos de M. Dijsselbloem ont été remplacés par un commentaire affirmant que le Hollandais avait ouvertement invité les marchés à spéculer contre le la marche à suivre pour lancer cette attaque sur l'économie italienne, expliquant aux investisseurs internationaux ce qu'ils devaient faire pour faire monter les taux d'intérêt le plus possible, et mettre les banques italiennes en faillite, car elles possèdent beaucoup d'obligations souveraines.

"Dijsselbloem est un homme politique néerlandais allié au parti démocrate en Europe. Ses dernières déclarations font frémir. C’est une autre confirmation du fait que l’establishment financier est contre le peuple. Ils nous font la guerre parce que nous avons fermé le robinet aux banques et aux lobbys", peut-on lire en invite de visionnage sur la page Facebook du parti populiste.

La vidéo a été visionnée près de 262 000 fois sur la page Facebook du M5S. Sur le compte Twitter du parti, la vidéo était accompagnée du message suivant : "L'Italie est sous l'attaque de la finance ! A partager pour que tout le monde connaisse la vérité".

Le Corriere Della Sera a été l'un des grands médias italiens à révéler la supercherie. Le site Web Butac, qui joue le rôle de gendarme de l'information sur internet, a lui aussi réagi en indiquant que la vidéo avait été falsifiée. Entretemps, les grands médias ont tous relayé cette information. 

Un public particulièrement vulnérable aux infox

Reste à savoir ce qu'il subsistera de cet incident. Les infox (ou fake news) sont un gros problème en Italie, explique en effet le journal néerlandais Volkskrant. Non seulement, les messages de désinformation sont très nombreux, mais de plus, les Italiens, peu expérimentés avec l'internet, y sont très réceptifs. Un sondage réalisé en 2017 a montré que 28 % des Italiens n'utilisaient jamais internet. Pour tenter de résoudre ce problème, 8 000 établissements scolaires ont mis en place des programmes éducatifs pour apprendre à leurs élèves à détecter les infox.

Le M5S n'en est pas non plus à son coup d'essai. A la fin de l'année dernière, le journaliste italien Alberto Nardelli avait révélé que plusieurs des sites de fausses actualités italiens lui étaient directement associés.

L'image de M. Dijsselbloem une nouvelle fois écornée

Enfin, l'image de M. Dijsselbloem en Italie était déjà écornée, suite à ses déclarations de l'année dernière, selon lesquelles les pays du Sud de l'Europe (Italie incluse) ne pouvaient pas "dépenser tout l'argent dans l'alcool et les femmes et ensuite demander de l'aide". Il s'agissait d'une métaphore, mais en Italie, peu semblent l'avoir compris, comme le montre la présentation que le M5S fait de lui sur sa page Facebook : "Tout le monde se souvient de Dijsselbloem, car il accusait les pays de l'Europe du Sud - y compris l'Italie - de dépenser tout leur argent en alcool et en femmes. Cependant, c'est Dijsselbloem qui, en tant que président de l'Eurogroupe, a soutenu l'opération de sauvetage grecque qui a massacré des millions de citoyens grecs en réduisant les salaires, les retraites, les soins de santé et l'éducation."

On peut supposer qu'il ne sera pas persona grata pour de nombreux Italiens...

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