Le Premier ministre italien Giuseppe Conte arrive pour une conférence de presse au siège de l'association de la presse étrangère à Rome, en Italie, le 22 octobre 2018

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Politique

La Commission européenne retoque le projet de budget italien

C’est une première historique : la Commission européenne a retoqué le budget italien pour 2019 et elle demandera à Rome de lui soumettre un nouveau document sous trois semaines. C’est ce qu’a rapporté l’agence de presse italienne AGI, citant des sources au sein de l’UE.

Le gouvernement de coalition formé avec le parti d’extrême droite de la Lega de Matteo Savini, et avec le parti antisystème Movimento 5 Stelle de Luigi Di Maio, s’est engagé lors de sa campagne à mener des réformes de nature sociale l’année prochaine.

Un plan de relance assorti d'une forte hausse des dépenses publiques

Elles prévoient notamment d’avancer l'âge de prise de la retraite à 62 ans, un plan d’investissement public dans les infrastructures, la création d'un  revenu citoyen universel de 780 euros pour les chômeurs et les pensionnés pauvres, et la refonte du barème des impôts. Mais celles-ci devraient fortement augmenter les dépenses publiques. Selon la proposition de budget que le gouvernement italien a présentée à la fin du mois de septembre, le déficit représentera 2,4 % du PIB en 2018, alors que le précédent gouvernement s’était engagé sur un dérapage limité à 0,8%.

Simultanément, Rome promet de ramener la dette publique italienne de 131 % du PIB - soit plus du double de la limite de 60 % prévue par le Traité de Maastricht - à 126,5 % du PIB en 2021.

Le vice-Premier ministre italien Luigi Di Maio et le vice-Premier ministre italien Matteo Salvini

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Une première

La semaine dernière, la Commission avait déjà réclamé des “clarifications” et  estimé que ce projet de budget était “hors des clous”.

Depuis qu'elle a reçu des pouvoirs renforcés pour contrôler les budgets des Etats-membres en 2013, la Commission n'avait jamais demandé à un Etat membre de revoir sa copie.

Le Premier ministre italien, Giuseppe Conte (notre photo de couverture), a déclaré à Bloomberg peu avant la décision de Bruxelles qu’il n’y avait pas de “plan B” en cas de rejet du budget. Mais si l'Italie refuse de se soumettre à cette injonction, elle s’expose à l'ouverture d'une "procédure pour déficit excessif", qui pourrait se solder par des pénalités financières correspondant, en théorie, à 0,2 % de son PIB,  soit 3,4 milliards d'euros, si l’on se base sur les chiffres de 2017.

“Nous écoutons tout le monde, mais nous ne revenons pas en arrière", a averti le ministre italien de l'Intérieur et vice-Premier ministre Matteo Salvini, lors d'un déplacement en Roumanie.

Le spread progresse dangereusement

L’Italie a le taux d’endettement le plus élevé de la zone euro après la Grèce et ses projets inquiètent les investisseurs. En conséquence, le taux d’intérêt sur les obligations souveraines italiennes ont atteint leur niveau le plus élevé depuis 5 ans vendredi dernier. Ce mardi, le spread (c'est-à-dire l'écart entre le taux servi sur les obligations italiennes et le taux des obligations allemandes) a encore augmenté après l’annonce du rejet du budget par la Commission, pour atteindre 309 points de base.

“Nous sommes prêts à réduire, peut-être, à procéder à un examen des dépenses si nécessaire", a déclaré Conte. Il a toutefois souligné que la croissance économique était “le meilleur moyen de nous sortir du piège de la dette”, et rejeté l’hypothèse que le spread pourrait atteindre le niveau fatidique de 400 points de base, un niveau qui est considéré comme dangereux pour l’économie italienne, car il soumettrait le système bancaire italien à une pression insoutenable. Il a d’ailleurs affirmé qu’il avait la preuve qu’une partie de l’emballement de cet écart provenait de la crainte d’un Italexit, c’est à dire une sortie de l’Italie de l’UE. Le Premier italien a également réaffirmé l'attachement de son pays à l'euro : “Nous nous sentons très à l'aise, nous nous sentons chez nous en Europe, et nous pensons que l'euro est notre monnaie, et sera notre monnaie, la monnaie de mon enfant, qui est âgé de 11 ans et la monnaie de mes petits-enfants.”

Hier, il avait déclaré lors d’une conférence de presse : “Nous ne sommes pas une bande de têtes brûlées. Si nous avions adopté une loi de finances différente, nous serions entrés en récession”. “Les recettes de politique économique de l'Europe n'ont pas fonctionné. L'Italie était à la traîne et courait vers la récession”, a-t-il ajouté.

Un budget qui ressemble à un album de "Greatest Hits"... 

La Commission n’est pas la seule à manifester du scepticisme à l’égard des projets du gouvernement italien. Le gouvernement italien table clairement sur une politique de relance de la croissance au travers de l’augmentation du pouvoir d’achat des ménages, et de la baisse des impôts. Mais selon Hervé Goulletquer, de La Banque postale Asset management (LBPAM), “ cette stratégie ne prend pas en compte les effets collatéraux indésirables – une dégradation des finances publiques, une montée des taux d’intérêt qui pèsera sur les ménages et les entreprises… On risque de perdre d’un côté ce que l’on aura gagné de l’autre”.

Pour Martin Sandbu du Financial Times, le “Diable est dans les détails”, et les inquiétudes les plus profondes ne portent pas sur les montants que Rome veut dépenser, mais les postes sur lesquels elles portent : “Ainsi que l’explique mon ancien collègue Ferdinando Giugliano, cela ressemble ‘à un album de "Greatest Hits", contenant toutes les mesures qui n'ont pas réussi à stimuler la croissance par le passé’. En effet, Rome a un historique malheureux d’utilisation de son budget pour créer une croissance à long terme adossée à l’offre. Alessio Terzi de Bruegel montre que l’investissement public italien, par exemple, se montre exceptionnellement médiocre pour augmenter le PIB italien à long terme”.  

La semaine dernière, l’agence de notation Moody’s a dégradé la cote de crédit de l’Italie, qui désormais, se situe un cran au dessus de la catégorie dite “spéculative”, qui correspond aux titres les plus risqués (auparavant, elle évaluait l’Italie à deux crans au dessus de cette catégorie “spéculative”).

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