Le prince héritier saoudien ben Salman rencontre le président américain Donald Trump qui lui montre des armes

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Politique

Pourquoi les Saoudiens n'utiliseront pas le pétrole comme une arme

Après la disparition de Jamal Khashoggi, un journaliste saoudien qui avait critiqué le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, les États-Unis ont menacé de prendre des sanctions contre l'Arabie saoudite. Mais cette dernière a riposté en menaçant d'une revanche dévastatrice. Selon les experts, le pays pourrait prendre des mesures pour faire flamber le cours du pétrole. 

Au fil des heures, il semble de plus en plus évident que l’Arabie saoudite est derrière la disparition de Khashoggi, et les spéculations concernant les conditions de sa disparition sont de plus en plus horribles. Khashoggi a été aperçu pour la dernière fois dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul où il s'était rendu le 2 octobre pour récupérer des documents. Il n’en est jamais ressorti. 

"Découpé à vif"

Un enregistrement audio que les enquêteurs turcs auraient récupéré révèle ce qui est arrivé au journaliste, rapporte le média Middle East Eye. Il aurait été emmené de force dans une salle adjacente au bureau du consul général du consulat, puis plaqué sur une table. Il hurlait, mais selon un témoin auditif, ses cris auraient cessé après qu’on lui avait injecté une substance inconnue. “lls n’ont même pas essayé de l'interroger. Ils étaient venus le tuer”, affirme ce témoin. Il ajoute que les assaillants de Khashoggi ont commencé à le découper avec une scie à os alors qu’il était encore en vie. 

À ce jour, les responsables saoudiens ont fermement démenti toute implication dans la disparition du journaliste, et clament qu'il avait quitté le consulat peu de temps après son arrivée, sans fournir de preuve. 

Les menaces de l'Arabie saoudite

Ils soulignent que l’Arabie Saoudite “joue un rôle vital dans l’économie mondiale”, ce qui est apparu comme une menace voilée de réduire la production de pétrole pour faire grimper les cours. Et compte tenu de l’entrée en vigueur des sanctions contre l’Iran, et de l’affaiblissement graduel du Venezuela, dont la production de pétrole baisse régulièrement, l’Arabie Saoudite, qui est le plus grand exportateur de pétrole brut du monde, est appelée un rôle encore plus important pour l’approvisionnement mondial en or noir. Depuis le mois d’août, le cours du pétrole a grimpé de 20 % en raison de l’anticipation d’une baisse de la production iranienne en raison des sanctions américaines.

Le premier choc pétrolier 

Riyad a déjà utilisé le pétrole comme un outil de chantage politique par le passé. Dans les années septante, le pays avait orchestré le “premier choc pétrolier” de 1973 pour protester contre le soutien des Etats-Unis à Israël pendant la guerre du Kippour. Pour ce faire, elle avait réduit la production de 5 % par mois jusqu'à l'évacuation des forces israéliennes des territoires arabes occupés,et annoncé un embargo sur les ventes de pétrole aux Etats-Unis et dans un certain nombre de pays. Ces mesures avaient provoqué une forte hausse du prix de l’or noir, tout en augmentant les recettes de l’Arabie saoudite. 

Les experts n’excluent pas une reproduction de ce scénario. 

C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé Turki Aldakhil, qui dirige la chaîne d'actualités saoudienne Al Arabiya. Dans un éditorial, il écrit : “Si des sanctions américaines sont imposées à l’Arabie saoudite, nous serons confrontés à un désastre économique qui ébranlerait le monde entier”. Le pays pourrait très bien envisager de baisser la production de pétrole, ce qui aurait pour effet de catapulter les prix de 80 à 400 dollars le baril et de paralyser le monde entier, précise-t-il. Il a également pointé d’autres risques : 

[...] Peut-être que [le coup de froid sur les relations diplomatiques avec les Etats-Unis] nous rapprochera de la Russie et qu'il y aura même une réconciliation avec l'Iran à venir. Et il ne devrait pas être surprenant que Riyadh cesse d’acheter des armes aux États-Unis. Riyad est le principal acheteur des producteurs d'armes américains et achète 10 % de tout ce qu'ils fabriquent. De plus, nous achetons 85 % de ce que produit l’armée américaine, ce qui signifie que cela ne laisse que 5% pour le reste du monde. En outre, nous investissons également 800 milliards de dollars supplémentaires dans des projets du gouvernement américain."

Les recherches d'alternatives

Pourtant, John Kemp de Reuters exclut cette hypothèse. Il rappelle que le premier choc pétrolier s’est finalement soldé par un échec pour l’Arabie saoudite, avec des dégâts immenses, que le pays n’est parvenu à surmonter que plusieurs décennies plus tard. 

D’abord, sur le plan politique, elle n’avait pas obtenu le résultat escompté : les Etats-Unis n’avaient pas retiré leur soutien à Israël, et ce dernier n’avait pas libéré les territoires occupés. 

Pire, la forte hausse des cours du pétrole a motivé les pays demandeurs à rechercher des fournisseurs alternatifs de cette ressource. C’est ainsi que l’on a commencé à exploiter les gisements en Alaska, en Mer du Nord, en Union soviétique et en Chine. 

La hausse des prix a également incité les entreprises à trouver des ressources de substitution au pétrole brut et au mazout lourd telles que le gaz naturel ou l’électricité issue du charbon ou du nucléaire pour alimenter les chaudières et les centrales de production électriques. Cela a motivé la construction de nouvelles centrales nucléaires aux États-Unis, en France, au Japon, et en Grande-Bretagne pour échapper à la dépendance au pétrole. De nouvelles normes ont été imposées aux véhicules, afin de réduire les importations de carburant. De même, on a développé des véhicules fonctionnant avec de nouvelles énergies (électricité). 

Les pays producteurs de pétrole ont donc réalisé d’énormes pertes de marché, qu’ils n’ont jamais pu récupérer. 

L'Arabie saoudite ne veut pas nuire à sa réputation de fournisseur fiable

Compte tenu que le marché du pétrole est maintenant mondial et intégré, il n’est plus possible d’utiliser cette menace de façon ciblée contre certains pays. Une baisse de la production ferait flamber les prix pour les consommateurs du monde entier, y compris ceux de la Chine et de l’Inde, les plus gros importateurs de pétrole aujourd’hui, qui représentent des marchés essentiels pour l’Arabie Saoudite.  

Cette dernière a beaucoup investi au cours des dernières années pour se présenter comme un fournisseur fiable auprès de ses clients en Asie, et tout emploi du pétrole comme une arme pourrait détruire sa réputation, et inciter la Chine et l’Inde à se tourner vers l’Iran, la Russie et les Etats-Unis. 

Enfin, l’Arabie saoudite compte beaucoup les États-Unis pour sa sécurité, que ce soit sous la forme de vente d’armes, de formation, du renseignement, mais aussi sur les bases militaires réparties au Moyen-Orient.

“À long terme, l’embargo sur le pétrole a créé les conditions de la chute des prix du pétrole qui a frappé l’Arabie saoudite et d’autres pays producteurs dans les années 80 et 90 et dont ils ne se sont pas remis avant les années 2000”, écrit Kemp. Utiliser le pétrole comme une arme ne marche pas, et c’est pourquoi il est peu probable que l’Arabie saoudite l’emploie encore aujourd’hui, conclut-il.