Un manifestant tient une pancarte de campagne de la CDU intitulée «Pour la sécurité et l'ordre» au stade du club de football de Chemnitz FC à Chemnitz, en Allemagne, le 30 août 2018

© EPA

Politique

"Tous les manifestants de Chemnitz ne sont pas des nazis, et tous les réfugiés ne sont pas des agneaux"

En Allemagne, près de 11 000 personnes (dont environ 8000 militants de l'extrême droite et 3000 militants anti-nazis) se sont rassemblées dans les rues de la ville de Chemnitz, à l’Est du pays. Cette ville a été le théâtre la semaine dernière du meurtre brutal d'un Allemand, commis par deux réfugiés musulmans. La manifestation coïncide également avec la publication d'un nouveau livre anti-musulman.

Cette manifestation a été émaillée d'incidents violents, et 18 personnes ont été blessées. Mais au-delà de ce triste bilan, elle témoigne de la polarisation croissante de la société allemande suite à l'arrivée de plus de 1 million de réfugiés depuis 2015. De même, elle montre qu'une frange de la population allemande est toujours sensible aux discours néonazis, en dépit des efforts politiques qui ont été faits pour éradiquer ces mouvements.

Un livre anti-islam qui risque de jeter de l'huile sur le feu

À cet égard, la publication du nouveau livre polémique de Thilo Sarrazin, « OPA hostile–comment l'Islam freine le progrès et menace la société », risque de jeter de l’huile sur le feu. Le livre n'est pas encore disponible en librairie, mais il est déjà en tête des ventes sur Amazon.

Sarrazin n'en est pas à son coup d'essai. L'économiste allemand, qui a siégé au directoire de la Bundesbank, la banque centrale allemande, est membre du parti socialiste allemand (SPD), mais c'est aussi l'un des ténors de l'opposition à l'immigration. Son ouvrage précédent, « l'Allemagne disparaît », publié en 2010, est un best-seller en Allemagne et l'a rendu millionnaire. Il y présentait une analyse de l'immigration en Allemagne, en particulier en provenance de pays musulmans, et accusait les immigrés musulmans de refuser de s'intégrer à la société allemande. Dans son nouvel ouvrage, il évoque le récent afflux massif de réfugiés en Allemagne, et spécule sur les conséquences négatives qui pourraient en découler.

En particulier, il décrit l'islam comme « une idéologie de violence déguisée en religion », et prédit que si l'Europe ne fait rien pour stopper la migration en provenance des pays musulmans, la société européenne sera détruite par l'islam.

La langue de bois de la classe politique allemande traditionnelle

De son côté, la classe politique allemande traditionnelle marche sur des œufs, et tente désespérément de trouver une position non compromettante pour communiquer avec les électeurs, souvent pour se focaliser sur les faits de violence de certains individus de l'extrême droite.

Le mouvement d'extrême droite allemand, Alternative für Deutschland (AfD), accuse la chancelière allemande Angela Merkel d’être responsable de la hausse de la criminalité qu'il attribue à l’entrée massive des réfugiés dans le pays entre 2015 et 2016.

Deux suspects, un Syrien de vingt-trois ans et un Irakien de vingt-deux ans, sont suspectés d’avoir tué un Allemand de 35 ans à coups de couteau après une altercation verbale. L’AfD souligne que l’Irakien avait déjà été inculpé à plusieurs reprises pour violences et détention de drogue.

Les réfugiés : 2 % de la population, et 15 % des auteurs d'homicides

On a dénombré 731 homicides l’année dernière en Allemagne, un chiffre relativement faible au regard des normes internationales (on a par exemple recensé le même nombre dans la seule ville de Chicago), mais le pays a connu des incidents très violents commis par des réfugiés, comme le viol et le meurtre d'une adolescente de 14 ans, dont l’auteur est un demandeur d’asile irakien, ou le meurtre par coups de couteau d'un garçon de 15 ans, pour lequel on soupçonne un Afghan.

L’année dernière, des réfugiés étaient soupçonnés d'être les auteurs de 15 % des homicides en Allemagne, alors qu’ils ne représentent que 2 % de la population.

De telles statistiques font les choux gras de l’AfD, d'autant qu'une grande partie des suspects bénéficie du statut de “Duldung”, c'est-à-dire de “tolérance”. Ce statut signifie que le gouvernement allemand leur a permis de rester en Allemagne et de chercher du travail, alors même qu'ils ont été déboutés du droit d’asile. Souvent, ils héritent de ce statut parce qu’ils n'ont pas de passeport, ce qui met les fonctionnaires allemands dans l’incapacité de déterminer leur nationalité. Près de 170 000 personnes bénéficient de ce statut en Allemagne. 350 000 autres n'ont aucun statut, dont un grand nombre sont dans l’attente d’une décision concernant leurs demandes d’asile. Or, l’expérience montre qu'un grand nombre d’entre elles obtiendront un permis de séjour plus ou moins spontanément.

L’année dernière, les seize Landers allemands ont procédé à 24 000 expulsions de réfugiés déboutés du droit d’asile, une faible fraction du total. Etant donné que la plupart de ces réfugiés sont des jeunes hommes, il faut s’attendre à ce que certains d'entre eux commettent des crimes, ce qui constitue du pain bénit pour l’AdD.

Le facteur économique doit être écarté

Les politiciens des partis traditionnels tentent de présenter l’émergence de l’AfD comme un phénomène purement est-allemand, et ils invoquent tout un historique de faits de violence à l’égard des immigrés dans la région pour justifier ce point de vue.

D’autres évoquent des facteurs économiques, mais le journal allemand Handelsblatt réfute cette possibilité : “Si tel était le cas , la proportion d’électeurs de l’AfD serait plus élevée dans le nord de l’Allemagne que dans le sud, mais c'est le contraire. A l’Est, elle est plus élevée dans la riche Saxe, et à l’ouest,  elle est plus élevée dans la riche Bavière (...). C’est précisément parce que la politique fédérale a été si exclusivement fixée sur l’économie depuis la réunification qu'elle semble avoir négligé le fossé grandissant entre les modernisateurs à l’esprit ouvert, qui trouvent intéressantes toute nouvelle chose, y compris les immigrés, et ceux qui ont des liens étroits avec la patrie, qui se sentent dépassés par le nombre important de changements sur une courte période de temps”.

Et en effet, l’Allemagne traverse actuellement une période dorée. La croissance économique est dynamique, et le taux de chômage n'a jamais été aussi faible depuis la réunification. La dette publique allemande devrait passer en dessous de la barre des 60 % du PIB cette année, ce qui devrait permettre à Berlin de satisfaire les critères de Maastricht pour la première fois en presque 20 ans.

"Tous les manifestants de Chemnitz ne sont pas des nazis, et tous les réfugiés ne sont pas des agneaux"

Le journal autrichien Kurier accuse quant à lui la classe politique traditionnelle d'alimenter les rangs à l'extrême droite : « Au cours des derniers jours, les médias ont (in)volontairement contribué à tourner l'opinion populaire contre les personnes indignées de Chemnitz. Parce que toute personne de Saxe qui se joint à ces manifestations n'est pas forcément nazie. (…) Et que ceux que l'on a aidés il y a 3 ans au motif qu'ils « fuyaient la guerre » ne sont pas tous innocents comme des agneaux. Si l'on pouvait s'entendre là-dessus, et que l'on cessait de diaboliser le mécontentement, et que l'on se confrontait aux problèmes, plutôt que de souhaiter qu'ils s'évaporent dans des articles ou des discours de politiquement correct, on pourrait alors être en mesure d'empêcher la foule d'occuper un endroit où elle n'a rien à faire".

"Des millions de gens veulent défendre certaines valeurs occidentales menacées par l'immigration de masse et le multiculturalisme"

Le journal britannique le Times partage tout à fait ce point de vue : « Les gens ont le droit de vouloir vivre dans des sociétés qui s'identifient à un patrimoine et à des objectifs communs. Pourtant, cela est maintenant considéré comme quelque chose de raciste, de « nativiste » et d'illégitime par la quasi-totalité du spectre politique. (…) Certains partisans peuvent être motivés par le racisme ou par un sentiment anti-musulman. En d'autres termes, les racistes, les fascistes et les bigots peuvent s'appuyer sur la frustration de ceux qui désirent légitimement préserver la culture occidentale. Des millions de gens veulent défendre l'identité nationale occidentale basée sur la tolérance, la liberté et un droit unique pour tous. Ces valeurs sont menacées par l'immigration de masse et le multiculturalisme ».

Sur le même sujet :