Des grues s'activent à Gênes pour débarrasser les décombres du viaduc effondré

© EPA-EFE/Luca Zennaro

Politique

"Le gouvernement italien se prépare à défier l'UE avec un 'Plan Marshall' de 82 milliards d'euros"

En Italie, après l'effondrement du viaduc de Gênes, qui a fait 43 morts, le gouvernement du Premier ministre Giuseppe Conte élabore actuellement un "Plan Marshall" de plus de 80 milliards d'euros pour rénover les infrastructures du pays.

Peu après l'effondrement du viaduc, le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, qui est aussi le leader du parti d'extrême droite la Ligue, a attribué la responsabilité de cette catastrophe à la politique d'austérité imposée par l'Union européenne. "L'État italien doit investir tout l'argent nécessaire pour assurer la sécurité de nos routes, rails, écoles et hôpitaux, quelques soient les limites et les règles européennes folles qui nous ont été imposées", a-t-il déclaré.

Cependant, l'UE a rejeté toute responsabilité, rappelant que la Commission européenne avait attribué 2,5 milliards d'euros de subventions à l'Italie entre 2014 et 2020 dans le cadre du plan Juncker pour financer les travaux d'infrastructure.

Un projet d'investissement de 82 milliards d'euros

Depuis le drame, le ministre des Finances Giovanni Tria, qui s'était montré assez prudent à l'égard de l'Europe jusqu'à présent, a exhorté à la mise au point d'un plan ambitieux pour rénover les infrastructures délabrées du pays, sans se soucier du déficit budgétaire italien, en s'appuyant sur la "règle d'or", chère à l'ex-Premier ministre britannique Gordon Brown. 

Celle-ci consiste pour un gouvernement à s'autoriser un dérapage du déficit, mais strictement circonscrit à des dépenses d’investissement. La coalition italienne envisage de reprendre le projet du gouvernement précédent du Premier ministre Gentiloni, qui prévoyait 82 milliards d'euros d'investissement à long terme. Mais on ignore encore comment le pays pourra financer de telles dépenses.

Salvini a les moyens de faire du chantage à l'UE

Or, l'UE a réclamé à l'Italie de lui présenter ce mois d'octobre un déficit budgétaire réduit de 1 point de PIB. Giovanni Tria a été imposé au gouvernement de coalition formé par la Ligue et le parti d'extrême gauche M5S par le président italien, et il ne dispose pas d’une très grande popularité auprès des électeurs du pays.

"La réalité politique est que si Matteo Salvini est contrecarré trop ouvertement sur la question du budget, il peut à tout moment choisir de capitaliser sur sa popularité croissante et imposer des élections anticipées. Cela entraînerait probablement une ultime défaite pour l’establishment traditionnel de l’Italie et mènerait à la formation d’un gouvernement encore plus eurosceptique”, écrit Ambrose Evans-Pritchard dans le Telegraph.

"L'UE est effectivement impliquée dans le drame de Gênes"

Pour Paulo Becchi et Giuseppe Palma, du site Scenari Economici, l’UE est effectivement impliquée dans la catastrophe de Gênes, parce qu’elle a forcé l’Italie à privatiser la gestion de ses autoroutes. La grande erreur de l’Europe est d’avoir géré "la crise des banques, des bilans et des flux de capitaux, apparue après 2010, comme si c’était une crise de la dette publique. L’absence de prêteur en dernier ressort se tenant derrière les Etats membres a compliqué le problème pour l’Italie, forcée de mener des coupes budgétaires drastiques”, rappelle le journaliste.

Et lorsque Silvio Berlusconi, alors Premier ministre, avait refusé de se soumettre à ces impératifs, il avait été remplacé par un technocrate (un ex-commissaire) plus soucieux des ordres de Bruxelles, Mario Monti.

Comme il est très impopulaire de réduire les pensions et les avantages sociaux, les politiciens au pouvoir qui devaient réaliser des coupes budgétaires ont préféré les appliquer sur les projets d’investissements et la défense, quand bien même ces investissements étaient nécessaires pour soutenir l’activité économique en Italie.

L'Italie a été forcée par l'UE de vendre les bijoux de famille

Selon Becchi et Palma, dans les années 1990, l’UE avait fait pression sur l’Italie pour qu’elle privatise certains actifs, afin d’équilibrer son budget peu avant son entrée dans l’euro. C’est ainsi que la portion d’autoroute qui comprenait le viaduc s’est retrouvée entre les mains de la famille Benetton.

"Des pans du noyau industriel et de l’infrastructure de l’Italie (...) ont été privatisés à des prix étonnamment bas, au profit d’une petite élite verrouillée. Les procureurs et les enquêteurs qui se sont penchés trop vigoureusement sur ces ventes ont rencontré de graves problèmes personnels", écrit Evan-Pritchard.

La population italienne préfère sûrement emprunter les viaducs du pays sans arrière-pensée, plutôt que de faire plaisir à Bruxelles

Les objectifs budgétaires italiens pour 2019, dans le cadre du Pacte de stabilité, prévoient une réduction du déficit de 0,8 % du PIB. Mais compte tenu le fait que le gouvernement italien a déjà annulé une hausse prévue de la TVA et a commencé à étudier la mise en place d'un revenu de base, d'un impôt sur le revenu à taux fixe et d'une remise en cause des pensions, le déficit final se creusera probablement de 3 points de PIB.

On peut aisément imaginer que la population italienne sera favorable à un grand programme de rénovation des infrastructures, même si cela implique de devoir désobéir à Bruxelles.

"Un Plan Marshall sur les écoles, les routes et les 60 000 ponts italiens fournit la couverture parfaite pour une politique de relance vraiment agressive et une réaffirmation de l'autonomie économique italienne, et au diable les risques. Reste à savoir si les marchés de la dette financeront une telle aventure", conclut Evans-Pritchard.

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