Une Roumaine qui s'est peint le visage aux couleurs nationales manifeste contre le gouvernement roumain à Bucarest

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Politique

Des milliers de Roumains expatriés retournent au pays pour manifester

Des milliers de Roumains expatriés dans divers pays d’Europe sont retournés dans leur pays d'origine en cette fin de semaine pour participer à une gigantesque manifestation contre les mesures prises par le gouvernement du parti social-démocrate qui doit avoir lieu aujourd’hui dans le centre-ville de la capitale, Bucarest.

Selon selon les organisateurs, cette manifestation devrait rassembler pas moins de 1 million de personnes, sur une population de 7 millions de personnes. Elle a été organisée par la Fédération des Roumains de l’étranger, qui représente les 4 millions de Roumains de la diaspora.

Des mesures pour miner la lutte anti-corruption

Les manifestants accusent le PSD, le parti social démocrate de gauche héritier du parti communiste, au pouvoir depuis 2016 en Roumanie, de vouloir saper l’État de droit en prenant des mesures de nature à affaiblir la lutte contre la corruption.

Au début du mois de juillet, le gouvernement a amendé le code pénal pour restreindre la définition de l’abus de pouvoir, désormais uniquement punissable si le fonctionnaire qui en est l’auteur obtient un “avantage indu pour lui-même ou pour un membre proche de sa famille”, et non plus “pour un tiers ou une entité”, ainsi que le stipule  la Convention des Nations unies contre la corruption.

Quelques jours plus tard, il a limogé Laura Codruta Kovesi, la procureure en chef du parquet anti-corruption, devenue le symbole de la lutte contre la corruption pour leur peuple roumain. Elle est à l’origine de l’arrestation de milliers d’hommes politiques et d’officiels, dont trois ministres, cinq députés et un sénateur rien que l’année dernière. Elle avait vivement critiqué cette mesure, et avait été accusée d’abus de pouvoir et d’avoir terni la réputation de la Roumanie à l’étranger.

Un bouclier pour Liviu Dragnea

Pour certains critiques, la nouvelle réforme du code pénal ne vise qu’à protéger le dirigeant du PSD, Liviu Dragnea, qui fait lui-même l’objet de poursuites judiciaires. En novembre 2016, il avait écopé de deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale. En conséquence, il avait dû renoncer à briguer le poste de Premier ministre. Le mois dernier, il a été condamné à trois ans et demi de prison ferme en première instance dans le cadre d’une affaire d’emplois fictifs au bénéfice du PSD. La redéfinition de l’abus de pouvoir pourrait lui permettre d’échapper à la confirmation de sa condamnation en appel.

En janvier de cette année, le gouvernement roumain avait déjà tenté de faire adopter un décret pour dépénaliser les affaires de corruption portant sur des montants inférieurs à 45 000 €. Mais ce projet de loi avait déclenché de vastes manifestations dans plusieurs villes roumaines, qui avaient duré des semaines. Le gouvernement avait alors rétropédalé, et procédé au retrait du projet de loi.

Ces tripatouillages du code pénal, qui rognent les prérogatives des magistrats en charge de la lutte contre la corruption, inquiètent une partie de la population. “En Roumanie, on pourra détourner de l’argent public, et des fonds provenant de l’Union européenne sans que ces faits soient punis pénalement. Cette réforme renvoie le pays aux années 1990, quand la justice ne pouvait pas toucher aux politiciens, et l’exclut de facto du club des États avec une démocratie consolidée”, met en garde Dragoș Călin, le président de l’association du Forum des juges de Roumanie, cité par le journal catholique La Croix.

120 000 véhicules en 48 heures sur la seule ville frontalière de Nadlac

C’est ce qui explique la forte mobilisation des Roumains de la diaspora. “On est déjà venus à Pâques et on pensait revenir à Noël. Mais quand on a vu les appels à la mobilisation sur Facebook, on a fait nos valises. On doit faire quelque chose pour le pays, pour que nos enfants n’aient pas honte d’être roumains”, a expliqué Constantin, un mécanicien roumain expatrié au Royaume-Uni, au journal Libération. Le quotidien français rapporte que pas moins de 120 000 véhicules ont passé la frontière roumaine avec la Hongrie au niveau de Nadlac, à l’Ouest du pays, au cours des 48 heures.

Le principal parti d’opposition, le parti libéral, s’est associé aux manifestations et a organisé des convois pour aider les manifestants à rejoindre Bucarest.

Reste à savoir si cette manifestation rassemblera effectivement un million de personnes. Sur les 18 derniers mois, ce type de protestations est presque devenu routinier, et la lassitude des participants érode graduellement leur fréquentation.

20 % des Roumains en âge de travailler vivaient dans un autre pays membre de l’UE

Au mois de mai de cette année, des chiffres d’Eurostat ont montré que près de 20 % des Roumains en âge de travailler vivaient dans un autre pays membre de l’UE. On recense désormais plus de Roumains au Royaume-Uni que d'Irlandais.

D’autres données d’Eurostat indiquent que plus d'un tiers des Roumains sont menacés de pauvreté et d'exclusion sociale et que près de la moitié des enfants du pays sont à la limite de la pauvreté. Et selon l'ONG World Vision Romania, plus de 225 000 petits Roumains ne mangent pas à leur faim.

Malheureusement, malgré son entrée dans l’Union Européenne, la Roumanie est demeurée un pays à bas salaires, et dans le nord-est du pays, le PIB par habitant ne dépasse pas 36 % de la moyenne européenne. Près d'un tiers des travailleurs roumains perçoivent le salaire minimum (318,52 euros) et un cinquième d'entre eux n’ont qu’un emploi précaire.

La corruption qui afflige le pays n'est pas étrangère à cette situation, et une partie des subventions versées par l’UE ont été dilapidées.

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