La ministre des Affaires Etrangères du Canada, Chrystia Freeland

© Getty Images

Politique

Escalade de tensions entre l'Arabie saoudite et le Canada... pour un tweet

Les tensions sont à leur comble entre l’Arabie saoudite et le Canada, après l’envoi lundi d’un tweet par la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrysia Freeland. Au cours des derniers jours, le Royaume d’Arabie saoudite a expulsé l’ambassadeur du Canada, rappelé son propre représentant, annulé les vols entre les deux pays, gelé les échanges commerciaux et les investissements bilatéraux, et menacé de vendre les actifs canadiens de son fonds souverain.

Dans son tweet, la ministre (notre photo) réclamait la libération d’une militante saoudienne récemment emprisonnée Samar Badawi. Cette dernière, qui milite pour les droits des femmes, a également fait campagne pour obtenir la libération de son frère Raif, un blogueur accusé d'apostasie et d'insulte à l'islam, qui a été condamné à 1000 coups de fouet et dix ans de prison en 2014. Elle a été arrêtée récemment, et accusée de porter atteinte à  la sécurité nationale. 

La déclaration du Canada n’était guère originale et se conformait à une tradition diplomatique selon laquelle il est de bon ton, pour les démocraties occidentales, de critiquer l’Arabie saoudite pour ses violations des droits de l’homme… tout en la courtisant simultanément, pour profiter de sa richesse, et lui vendre des armes, par exemple.

Comment expliquer la réaction inhabituelle essuyée par le Canada ?

Depuis son arrivée au pouvoir, le prince héritier Mohamed Ben Salmane (surnommé “MBS”) a entrepris de libéraliser son pays pour le moderniser. Plusieurs mesures remarquables ont été prises : la levée de l’interdiction de conduire pour les femmes, et la réouverture des salles de cinéma, entre autres. Le plan est assorti d’un volet économique,  “Vision 2030”, destiné à diversifier l’économie saoudienne, et à stimuler de nouveaux secteurs, comme le tourisme, par exemple. Sur le plan politique, le prince s’est aussi attaqué à la corruption, avec l’arrestation spectaculaire de 11 princes, plusieurs anciens ministres et un milliardaire à la fin de l’année dernière. Il s’agissait sans doute également d’un avertissement adressé aux princes rivaux et aux milieux conservateurs qui n’approuvent pas ses initiatives. C’est probablement l’explication de la contradiction apparente de certaines mesures, comme l’autorisation donnée aux femmes de conduire, combinée à l’arrestation des militantes qui se sont battues pour obtenir ce droit.

L’objectif de ces efforts est d’attirer des investissements étrangers, qui seront cruciaux pour diversifier l’économie, et la soustraire de sa dépendance au pétrole.

L’escalade de tensions avec le Canada, un pays assez grand pour avoir de l’importance, mais pas trop, pour ne pas risquer de retombées graves, vise probablement à adresser le signal que le prince ne laissera pas les nations étrangères critiquer impunément sa gouvernance.   

Le symptôme de l'évolution profonde de la donne à l'international

Le désengagement des Etats-Unis en matière de politique internationale, manifeste depuis l’arrivée au pouvoir du président américain Donald Trump, fournit probablement une seconde partie de l’explication. Récemment, Washington a manifesté le désir de renouer des liens forts avec Riyad, un allié majeur traditionnel qui avait été malmené d’une certaine manière sous l’administration Obama, laquelle avait soutenu le Printemps arabe, et conclu l’accord nucléaire avec l’ennemi suprême des Saoudiens, l’Iran.

Trump a indiqué qu'il soutenait l'Arabie saoudite contre l’Iran en matière de politique étrangère. D'un autre côté, à la dernière édition du G7, le président  américain a qualifié le Premier ministre canadien Justin Trudeau de “faible et malhonnête”. Tout porte donc à croire qu’il ne se précipitera guère pour aider ce dernier à régler son différend avec MBS.

Sur le même sujet :