Sebastian Kurz and Horst Seehofer

© Getty Images

Politique

L'Europe sur une trajectoire de collision sur la question de l'immigration

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a appelé l'Italie et l'Allemagne à former avec l’Autriche un “axe de volontaires Rome-Berlin-Vienne” pour s’attaquer à l’immigration illégale. Outre le ministre de l’Intérieur autrichien, Herbert Kickl, cet axe rassemble Horst Seehofer, le ministre de l’Intérieur de l’Allemagne, et Matteo Salvini, celui de l’Italie. Au sein de l’Europe, les divergences sont de plus en plus importantes sur la question de l’immigration.

“Je pense qu’il est important de ne pas attendre la catastrophe, comme celle de juillet 2015, mais plutôt d’agir contre à temps”, a dit Kurz, faisant allusion à la crise de la migration, au cours de laquelle des centaines de milliers de migrants sont arrivés aux frontières de l’Europe entre 2015 et 2016. Remarquablement, la chancelière allemande, qui s'oppose à son ministre de l'Intérieur sur la question du traitement des demandeurs d'asile, s'est montrée très sceptique. Elle veut en effet que l'Allemagne continue de respecter les règles édictées par l'UE en la matière. 

L'itinéraire albanais

En revanche, le chancelier autrichien, un conservateur à la tête d’une coalition formée avec le parti d’extrême droite du pays, a décidé de faire de la lutte contre l’immigration sa priorité. Et pour l’Europe, ce ne sera visiblement pas anodin, d’autant que c’est l’Autriche qui reprend le flambeau de la présidence tournante de l’UE le 1er juillet prochain. 

Kurz a mis en garde contre le risque de l’itinéraire albanais que des migrants pourraient choisir d’emprunter. Selon lui, il faut fermer cet accès immédiatement. Le chancelier autrichien et le ministre de l’Intérieur allemand Seehofer ont annoncé qu’ils envisageaient de détacher des policiers en Albanie à cet effet.

Le nombre de migrants arrivant en Albanie, après avoir traversé la Grèce, est encore modeste en chiffres absolus, mais il augmente rapidement. A la fin du mois de mai, le Premier ministre albanais, Edi Rama, a déclaré lors d'une conférence de presse à Vienne que son pays avait enregistré 2 311 arrivées ce mois-là, contre 162 en janvier.

Le torchon brûle en Europe sur la question de l'immigration

Au sein de l’Europe, les désaccords sont de plus en plus nombreux sur la question de l’immigration. Dans des pays comme l’Italie, l’Autriche ou le Danemark, cette thématique a été largement exploitée par des partis d’extrême droite, ce qui leur a permis de remporter des victoires électorales, et d’entrer dans des coalitions gouvernementales. Récemment, c’est le Parti démocratique slovène, un parti nationaliste anti-migrants, qui a remporté les élections législatives en Slovénie. Au sein de ces gouvernements, ils adoptent des postures ouvertement anti-immigration.

Dans d’autres pays, la thématique de l’immigration a été payante pour faire progresser des partis populistes. Ils sont souvent imités par les politiciens ou des dirigeants conservateurs ou socio-démocrates, qui redoutent de les voir grignoter leur électorat, comme c’est le cas en France, ou de la Belgique.

Enfin, 4 pays de l’Europe de l’Est (la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République Tchèque), rassemblés au sein du groupe “Visegrad” pour faire front commun contre l'UE sur la question des migrants, se sont toujours opposés à l’arrivée de migrants dans leur pays, et refusent d’appliquer les règles de répartition de demandeurs d’asile de l’UE.

Une semaine riche en événements

Et cette semaine est déjà particulièrement riche en événements. Ce weekend, on a appris que les dirigeants de l’Allemagne, des Pays-Bas, de l'Autriche et du Danemark ont entamé des pourparlers évoquant la création d’un camp situé hors de l’UE pour accueillir les demandeurs d'asile. Ce camp serait implanté dans un pays européen non membre de l’UE et “peu attrayant” pour les trafiquants, selon leurs explications. D’après le site  albanais Exit, l’Albanie (un pays qui convoite l’adhésion à l’UE) se serait portée candidate pour héberger ce camp.

Ensuite, il y a eu l’affaire de l’Aquarius, ce bateau transportant 629 réfugiés africains et auquel le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, a refusé l’entrée des ports en Italie. Ce navire pourra finalement accoster à Valence, en Espagne. Mais les critiques du président français, qui a accusé Rome d'irresponsabilité et de cynisme dans cette affaire, ont suscité la colère du gouvernement italien, qui a convoqué l'ambassadeur de France à Rome. Une rencontre, qui devait avoir lieu entre Macron et le Premier ministre italien Giuseppe Conte, pourrait même être annulée à la suite de ces tensions.

La sortie de l’euro ne paie plus, alors on ressort le rejet de l’anti-immigration

Le rejet de l’immigration a donc le vent en poupe, et ce n’est pas un hasard, estime Jean Quatremer, le correspondant auprès de l’UE du quotidien français Libération : “Les démagogues de tous poils l’ont bien compris : la sortie de l’Union et l’abandon de l’euro ne font plus recette depuis le référendum sur le Brexit. C’est pourquoi ils sont revenus à leur cœur de métier, le rejet de l’immigration, surtout musulmane. Bien sûr, l’europhobie n’est jamais loin, puisque l’Union est accusée tout à la fois d’être incapable de juguler ces arrivées jugées massives, de ne pas être solidaire des pays de la « ligne de front » (Grèce, Italie et, dans une moindre mesure, Espagne) ou, à l’inverse, de vouloir imposer une solidarité à des pays souverains”.

La politique de l'UE est un échec

Il est de plus en plus clair que la politique de l'UE en matière d'asile a mené à une impasse. Le règlement de Dublin, qui stipule que les réfugiés doivent solliciter l’asile dans l’État membre dans lequel ils entrent en premier, a imposé un fardeau bien plus lourd à l’Italie et la Grèce, plus exposées de par leurs côtes, qu’aux autres pays de l’UE, alors que ces deux nations ne se sont jamais remises de la crise financière.

Le Belge Guy Verhofstadt, qui préside la ALDE, le groupe des démocrates et des libéraux au Conseil européen, a d’ailleurs menacé d’entamer des poursuites contre le Conseil Européen auprès de la Cour de Justice européenne pour “inaction”. “Si les dirigeants européens n'acceptent pas de réformer notre système européen commun en matière de migration et de droit d’asile lors de la prochaine réunion du Conseil, nous devons traduire le Conseil devant la Cour en vertu de l'article 265 du traité pour ‘inaction’”, peut-on lire sur le site de l’Alde.

Mais l'UE n'est pas totalement inactive

Les eurocrates ont pleinement conscience de cet échec, et ce n’est sans doute pas un hasard s’ils viennent de décider un quasi-triplement du budget de l’UE consacré à la protection de ses frontières. Elle lui consacrera 34,5 milliards d'euros pour la période 2021-2027, contre 13 milliards d’euros pour le budget actuel. Entre autres, il est prévu de multiplier par 8 les effectifs du Frontex, l’agence européenne qui agit au titre de garde-côtes sur les frontières de l'UE. Le bloc veut également doubler les sommes allouées à la gestion des migrations, en particulier pour contribuer au financement du retour des migrants dans leur pays d’origine.

Sur le même sujet :