Recep Tayip Erdogan

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Economie

La livre turque est en chute libre après la promesse d'Erdogan d'intervenir dans la politique monétaire turque

La parité de la livre turque poursuit sa chute libre contre le dollar. Ce mercredi, elle a perdu entre 4 et 5% face au billet vert, et depuis le début de l’année, elle s’est effondrée de 23%. La devise turque est victime de la dégradation des fondamentaux du pays, mais surtout, des déclarations récentes du président Recep Tayip Erdogan.

Ce dernier a appelé à des élections anticipées le 24 juin prochain, et il a expliqué à Bloomberg TV à Londres qu'après les élections du 24 juin, s’il était réélu, il intensifierait son interventionnisme économique. Le président turc, qui contrôle presque tous les médias et les institutions de l’État, et qui demeure populaire auprès des électeurs conservateurs, devrait les remporter haut la main.

Des élections anticipées

Erdogan est au pouvoir en Turquie depuis 2003, et depuis la tentative de coup d'état en 2016, il a profité de l’état d'urgence pour étendre son contrôle sur l’économie. L’année dernière, les Turcs ont accepté lors d’un référendum de réviser la Constitution afin d’accorder plus de pouvoir au président.

Mais le vent a tourné, et le rythme de croissance de l’économie turque, qui s'était emballé depuis 2017 grâce à des mesures de relance et aux faibles taux d’intérêt, commence à marquer des signes d’essoufflement. Depuis 2013, la livre turque s’est dépréciée de plus de la moitié de sa valeur par rapport au dollar. L’endettement des entreprises atteint  70% du PIB, et celles qui ont emprunté en devises étrangères voient la valeur de leurs dettes s’envoler.

Dans ce contexte, l’appel à des élections anticipées aurait peut-être pour objectif de se débarrasser de cette échéance avant que les Turcs ordinaires ne commencent à ressentir le marasme économique...

Des "indications à la banque centrale"

Mais Erdogan a expliqué qu’il allait prendre les choses en main, et qu’il donnerait des indications à la banque centrale  pour que cette dernière baisse son taux d’intérêt directeur. Actuellement, celui-ci est fixé à 13,5 %, alors que le taux de l’inflation atteint 10,9 %.

"Quand les gens sont en difficulté à cause des politiques monétaires, qui vont-ils désigner comme responsable de cette situation ? C’est le président  qu’ils vont tenir pour responsable. Puisqu’ils demanderont des comptes au président, nous devons renvoyer l’image d’un président qui a de l’influence sur la politique monétaire”, a déclaré le président turc. Pour le président, cette influence ne remettra pas en cause l’indépendance de la banque centrale turque.

“Bien sûr, notre banque centrale est indépendante. Mais la banque centrale ne peut pas prendre cette indépendance et ignorer les signaux donnés par le président, qui est le chef de l'exécutif. Elle fera ses évaluations en fonction de cela, prendra ses mesures en fonction de cela. Et je crois que cela sera très bénéfique à l’avenir”, a ajouté Erdogan.

Les taux d'intérêt "à la source de tous les maux"

Erdogan a régulièrement critiqué la banque centrale pour la fixation des taux d'intérêt élevés qu’il accuse d’être “à la source de tous les maux”, et notamment de ralentir la croissance et de favoriser la hausse des prix, un argument contraire à la théorie économique classique. Cependant, le gouverneur de la banque centrale turque, Murat Cetinkaya, affirme que des taux d’intérêt plus élevés contribuent à stabiliser la devise.

Durmus Yilmaz, gouverneur de la banque centrale turque de 2006 à 2011 et désormais conseiller d'un parti d'opposition nouvellement formé, s’inquiète de cette menace d'ingérence politique. Il affirme que les déclarations d'Erdogan sont très dangereuses et il redoute qu’elles finissent par mettre  la Turquie dans l’impasse. Il rappelle que le pays avait déjà connu une situation similaire en 1994, lorsque le gouvernement a commencé à s’immiscer dans la politique de taux d'intérêt qu’il trouvait trop élevés, et qui ont finalement augmenté de 400%.

Les marchés ne semblent pas non plus apprécier cette promesse d’intervention du gouvernement turc dans la politique monétaire, qui vient s’ajouter à une situation économique et géopolitique turque très mouvante. C’est une mauvaise nouvelle, car les entreprises turques ont désespérément besoin des capitaux étrangers pour se financer. Au premier trimestre de cette année, la balance courante du pays était déficitaire d’environ 14 milliards d’euros. C’est près du double du montant enregistré  à la même période l’année dernière.

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