Cover image
Economie

Avoir un bébé? Dans ce pays, c’est votre patron qui décide de la date

Dans un pays où la population décline, vous vous attendriez à ce que les autorités et les entreprises fassent tout leur possible pour favoriser les naissances et ainsi renverser la tendance. Le Japon fait tout le contraire.

Il n’est pas rare au Japon que les employeurs disent à leurs subalternes féminins d’attendre leur "tour" pour enfanter, rapporte le journal japonais Mainichi Shimbun. Les exemples abondent. Récemment, un patron d'un centre pour enfants a accusé l'une de ses employées d'avoir "enfreint égoïstement les règles", après qu'il ait découvert sa grossesse. Simplement parce qu'il a établi un calendrier strict qui définit quand les femmes sont autorisées à prendre congé pour s'occuper de leur nouveau-né, et qu'elle l'a enfreint.

L'affaire a fait grand bruit au sein de la population, et pourtant ce n'est pas une exception. Une autre Japonaise de 26 ans, qui travaille pour une firme de cosmétique à Tokyo, a reçu l'ordre de son superviseur de ne pas avoir d'enfant avant d'avoir travaillé dix ans au moins dans la boîte. Elle aussi a reçu un email affichant les horaires stricts lors desquels les employées sont autorisées à tomber enceintes. Le courriel contenait même à la fin un avertissement selon lequel "tout comportement égoïste sera puni".

Ce véritable contrôle des naissances peut également être tacite. Même dans les entreprises qui n'établissent pas un tel horaire, certaines employées abandonnent ainsi l'idée d'avoir un enfant, de peur "d'avoir des problèmes" au travail.

© This ParticularGreg via Flickr

Une population vieillissante et en déclin

Pourtant, la démographie y est de plus en plus inquiétante. Si le Japon compte actuellement plus de 126 millions d'habitants, le nombre de naissances est largement inférieur au nombre de décès, et ce chaque année depuis 2008. En 2017, il y a ainsi eu 1,34 million de décès (soit 3 % de plus qu'en 2016), pour seulement 941.000 naissances. C'est un triste record, l'archipel n'ayant pas connu un nombre si faible de nouveaux-nés depuis le début de la tenue de ces statistiques en 1899.

De même, le taux de fécondité du Japon est le deuxième plus faible au monde, après celui de la Corée du Sud. Il n'est que de 1,4 enfant par femme, alors qu'il est nécessaire d'atteindre 2,1 enfants par femme pour renouveler la population. À ce rythme, près de 4 Japonais sur 10 auront plus de 65 ans en 2065 (contre un tiers aujourd'hui) et il n’y aura plus aucun enfant en 3011.

Des célibataires carriéristes

Ces problèmes démographiques sont très fortement liés au mode de vie des Japonais. D’après les résultats d’une enquête du National Institute of Population and Social Security Research, publiés en 2016, 70 % des hommes célibataires et 60 % des femmes célibataires n’ont jamais eu de relations de longue durée. Dans pareille situation, il est très compliqué d'avoir des enfants.

Les Japonais préfèrent généralement privilégier leur carrière professionnelle à la fondation d'une famille. Il faut dire que les entreprises ne font rien pour leur donner envie du contraire. Dans plus d'une entreprise japonaise sur cinq, les travailleurs prestent 80 heures supplémentaires par mois, indiquait un rapport du gouvernement japonais en 2016. En outre, 21% des travailleurs ont une semaine de boulot d'au moins 49 heures, contre 16 % aux États-Unis et 12,5 % au Royaume-Uni.

Cette surcharge de travail n'est pas sans conséquence. Le Japon connaît aussi l'un des taux de suicide les plus élevés parmi les pays développés. En 2015, 93 suicides ont été reconnus comme accidents de travail, sans compter tous ceux qui ne sont pas établis comme tels mais qui le sont bel et bien. Il s’agirait donc plutôt de centaines de suicides par an liés au travail. Ce problème récurrent a d'ailleurs mené, il y a plus de trois décennies, à la reconnaissance officielle du phénomène karoshi, une situation où l'excès d'heures supplémentaires donne lieu à des décès.

Le gouvernement japonais prend tous ces chiffres au sérieux, mais peine toujours à mettre en place une réelle politique nataliste, capable de renverser la tendance.

Lisez aussi: